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© Marcelo Santos

Société

Chirurgie esthétique, attention les yeux!

Dans «Histoires plastiques», la praticienne française Isabelle Sarfati raconte trente ans d’interventions, y compris sur elle-même. Un récit prenant, drôle et parfois… douloureux à regarder

Sept interventions, du menton au front, des seins aux paupières. Chirurgienne plastique, Isabelle Sarfati n’en fait pas mystère. Elle qui opère depuis trente ans «des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, des moches et des beaux» ne se refuse pas la magie des injections et du bistouri. Bien au contraire. Au risque de se transformer en «bouffie-liftée», la spécialiste parisienne recourt à la médecine esthétique «pour rester vivante, active, désirante, désirée». Elle l’écrit sans complexes dans Histoires plastiques, un ouvrage prenant où la praticienne raconte l’évolution de cette discipline et ses contours qui vont du plus au moins glamour. Voyage en estheticland avec une pro du domaine.

Le Temps: Isabelle Sarfati, pourquoi avoir écrit ce livre qui parle sans fard du meilleur et du pire de la chirurgie esthétique?

Isabelle Sarfati: Parce que c’est une démarche qui a tellement affaire avec la vision de soi que chaque cas est une histoire de vie passionnante. Tellement d’ailleurs que je viens de vendre les droits du livre à la maison de production Haut et court qui va en faire une série! Ils ont été intéressés par ce mélange entre le récit de la discipline, l’évocation de cas précis et mon journal de bord lors d’une opération des paupières qui m’a fait passer par tous les états physiques et psychologiques.

En effet, à ce moment critique, vous confiez: «Je voulais défier le temps, j’ai l’air d’une vaincue […] Je regarde l’étrangère dans le miroir. Je n’ai pas de projets pour cette femme-là.» On est loin de la publicité.

(Rires) C’est clair et je le dis juste après. Quand on fait un bad trip en chirurgie esthétique, il ne faut pas compter sur l’entourage. On accomplit ce dont tout le monde rêve sans oser, soit parce que le résultat espéré est impossible à obtenir, soir par peur. Alors le soutien, il faut oublier! Mais je la joue rock, tendance exhibitionniste. J’aime bien montrer mes bleus et en rire. D’autres clients préfèrent disparaître le temps de cicatriser. Chacun sa loi.

Au fond, mon métier, c’est aider les êtres à mieux s’incarner et non les juger.

Très vite, vous parlez du profil de «la bouffie-liftée, lèvres de mérou, pommettes comme des fesses, peau tendue comme un tambour», qui parfois discrédite votre domaine. C’est aussi votre avis?

Oui et non. Je préfère les petites interventions fréquentes au grand ravalement de façade. Du coup, lorsqu’une femme de ce type est venue me consulter, j’ai d’abord eu un mouvement de recul. Mais elle m’a surprise par sa lucidité. Elle savait qu’elle exagérait, mais elle préférait cet excès à l’impression que sa peau, trop grande, n’épouse plus les contours de son visage et de son corps. Elle redoutait plus que tout une sensation de «fantomatisation»… Elle m’a même dit qu’elle n’arrivait pas à avoir une pensée précise si elle ne se sentait pas précisément définie. Ça m’a convaincue. Au fond, mon métier, c’est aider les êtres à mieux s’incarner et non les juger.

A ce sujet, vous évoquez le cas touchant d’une femme très forte qui, après un cancer du sein, a décidé de changer de corps…

Oui, c’est une des fiertés de notre métier. On permet parfois une renaissance, une seconde vie. La plupart de mes interventions consistent en des reconstructions mammaires suite à des mastectomies. Mais ici, en plus du sein à reconstruire, il a fallu accomplir des kilomètres de sutures pour tailler un costume à la mesure de cette femme qui avait perdu 60 kilos suite à une sleeve. Son corps était noyé dans un sac cutané devenu XXL. Pour minimiser leur nombre et leur longueur, les interventions ont été couplées (les bras en même temps que les seins, le ventre et les fesses, etc.) et on s’est mis à plusieurs pour les sutures.

Lire aussi: La chirurgie esthétique est-elle désormais la moindre des politesses?

Parfois, par contre, vous refusez d’intervenir…

Oui, il y a quelques patients qui font une fixette sur un aspect de leur visage ou de leur corps et, très vite, je sens que le problème n’est pas anatomique, mais psychologique. Dans le livre, c’est le cas de Chloé et de sa rhinoplastie. Je raconte aussi une situation tragique de dysmorphophobie: cette patiente qui, malgré dix ou quinze interventions, continue à ne pas reconnaître son corps comme le sien. C’est un processus sans fond.

Et puis, il y a la situation où la chirurgie modifie de fait les traits du visage au point où la personne ne se reconnaît plus.

Ça arrive parfois avec le mask lift, une opération imaginée par Paul Tessier, un maître de la chirurgie cranio-maxillo-faciale dont je décris le parcours sidérant dans le livre. Le mask lift est une incision allant d’une oreille à l’autre et donnant accès à toutes les structures osseuses du visage pour les casser, les meuler, les sculpter, etc. Dans le cas de cette jolie femme de 50 ans, l’intervention l’a objectivement améliorée, mais elle l’a également un peu changée, et, en effet, la patiente ne se reconnaît plus. C’est tragique, car on ne peut rien faire.

Toujours dans le registre de l’identité, un problème de filiation peut se poser: comment ressembler à son père ou à sa mère, si les parents ont modifié les traits de leur visage?

Je trouve ces cas très intéressants, car les réponses diffèrent d’une personne à l’autre. Certains considèrent que «la voie est ouverte» et suivent les pas de leurs ascendants en prolongeant la démarche chirurgicale. D’autres aiment assumer ce que leur mère ou leur père n’a pas réussi ou voulu assumer… Ce qui est sûr, c’est que la ressemblance physique n’est pas la seule voie d’identification.

J’aime bien montrer mes bleus et en rire. D’autres clients préfèrent disparaître le temps de cicatriser. Chacun sa loi.

Mais est-il sain que des mères souhaitent tellement ressembler à leurs filles qu’on n’arrive plus à savoir qui est la plus âgée des deux?

(Rires) Si j’arrivais à atteindre une telle mystification, je ne serais pas là à vous parler! La vieillesse n’est pas qu’une affaire de visage. Elle se signale aussi par les mains, les cheveux, la posture, la silhouette, etc. En fait, la chirurgie plastique ne rajeunit pas, elle donne plus de vie au sujet, plus d’éclat. Elle permet à certaines personnes qui le souhaitent – ce n’est pas une obligation – de porter leur âge avec plus de panache.

Dans votre livre, vous dressez un palmarès des opérations les plus pratiquées et des trouvailles. Quelle est la number one des interventions?

C’est toujours la lipoaspiration, une découverte de Yves-Gérard Illouz, à la fin des années soixante. Ce chirurgien français a dû aller aux Etats-Unis pour trouver la reconnaissance. C’est en voyant la canule utilisée dans les avortements qu’il a eu l’idée d’aspirer la graisse des cuisses ou du ventre et, depuis, des millions de personnes en ont bénéficié à travers le monde.

Et, miracle, la graisse qu’on retire là, on la met aujourd’hui ailleurs. Ça s’appelle le filling…

C’est assez magique en effet. Il s’agit de prendre la graisse où elle est en excès (le ventre, les cuisses) et de la réinjecter où elle manque (les seins, les joues, les cernes, les lèvres). C’est l’Américain Sydney Coleman qui, au début des années 2000, a décrit ce système beaucoup plus écologique que les produits de comblement habituels, comme les acides hyaluroniques. Les cellules souches de la graisse permettent en plus de rénover les tissus. Cela dit, il a fallu attendre 2015 pour que le filling dans les seins soit homologué en France, car on devait vérifier si injecter de la graisse dans une poitrine n’avait pas d’incidence négative sur le cancer du sein.

La chirurgie esthétique est souvent considérée comme une soumission aux canons de beauté, une aliénation. Que répondez-vous à cette critique?

Je peux comprendre cette vision, il peut y avoir de ça effectivement. On entend aussi parfois que la chirurgie plastique est un puits sans fond. Une opération entraîne une autre opération qui entraîne une autre opération, etc. Ce n’est pas faux. Mais, d’un autre côté, je trouve que c’est aussi une liberté de pouvoir agir sur son apparence quand on se sent coincé dans une impasse esthétique. C’est une manière de donner du jeu au Je et de déjouer la génétique qui ne nous a pas tous pareillement gâtés.


«Histoires plastiques», Isabelle Sarfati, Stock

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