Un pétale posé sur un rebord de fenêtre. Une paire de baskets sur un carrelage aux formes géométriques surprenantes. Un graffiti insolite. Une tache de café sur une table. Chaque matin depuis deux ans, Elsa poste une photo sur un réseau social. Et lorsqu’elle a le malheur d’oublier, ses amis lui demandent gentiment où est leur rendez-vous visuel quotidien.

«Œil averti, goût affirmé: en mettant quelque chose en avant par le biais d’une photo, on se fait découvreur», commente Gianni Haver, professeur en sociologie de l’image à l’Université de Lausanne. «Sur Instagram, on modèle une image qui représente un aspect de nous, qui montre une sensibilité, une référence. Et en tant que follower, on suit une forme de créativité. Sur Instagram, c’est la photo qui est «likée». Alors que sur Facebook, c’est l’événement qui est liké, et la photo est un prétexte.»

On n’entre en effet pas dans un fast-food dans le même état d’esprit que dans un restaurant gastronomique, et l’on ne poste pas une photo sur Facebook comme sur Instagram. «Même si ce sont des lieux virtuels, on change de posture.»

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Stimulus intellectuel et esthétique

Et Gianni Haver de donner un exemple particulièrement parlant: «La fameuse photo des doigts de pieds en éventail devant un coucher de soleil, sur Facebook, c’est la marque du «regardez-moi, j’y suis!». Il faut un bout de moi pour montrer que je n’ai pas piqué l’image. Alors que sur Instagram, on aurait tendance à dire «Allez poster ça ailleurs!» Et l’on va privilégier le coucher de soleil, sans les orteils.»

Amateur de l’angle qui fait mouche, @harzzak considère son utilisation d’Instagram comme un «stimulus intellectuel et esthétique. Cela me pousse à remarquer des détails, des situations que je ne relèverais peut-être pas si je n’étais pas sur ce réseau. Même remarque du côté d’Elsa: «J’observe tout. Parfois c’est fatigant! Je suis tout le temps en alerte.» L’amour du partage de la photo sur les réseaux aiguise-t-il le sens de l’observation? «Oui, il y a de ça, commente Gianni Haver. Dans un monde où la photographie se banalise, cela ramène un peu d’attention à ce geste devenu anecdotique.»

«Souvent je fais plusieurs prises, en ayant une idée de publication en tête, poursuit @harzzak. Puis je regarde la pertinence du cadre, je cherche un jeu de mots. Un fonctionnement que je n’ai pas du tout sur Facebook. Et si j’ai fait quelque chose de cool, mais que je n’ai pas de bonne photo, je préfère m’abstenir. Les gens qui partagent des photos d’eux devant un aéroport, franchement…»

Pour Gianni Haver, «il n’y a pas de prétention conceptuelle sur Facebook.» Il relève que la même photo ne sera pas «likée» par les mêmes personnes ou pour les mêmes raisons sur Instagram et sur Facebook.

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Un utilisateur, deux réseaux, cinq postures

Le professeur en sociologie souligne aussi l’apparition récente du dialogue par la photo. Exemple: je suis sur une plage dans les Caraïbes, et je vois qu’un ami a partagé l’image de ses doigts de pieds en éventail, avec vue sur la mer. Je réponds avec le même genre de cliché, orteils inclus. «C’est très social! Cela remplace les aspects artistique et esthétique.»

François Wavre, photographe, a opté pour le brouillage de pistes, en utilisant un compte Facebook et quatre comptes Instagram. «Un privé, un purement professionnel où je ne poste que mes meilleures photos, et deux liés à des projets spécifiques. Le compte perso était à la base réservé aux proches, et je n’accepte que les gens que j’ai rencontrés en vrai. Mais je me censure aussi un peu plus. Hors de question de poster des portraits qui ne soient pas au second degré et de partager des photos de mes vacances si l’on peut deviner où je suis, avec qui, etc.» Et encore moins des images de ses pieds en éventail, on l’aura deviné. Finalement, tout est question de point de vue.