Faut-il représenter le Christ? A cette question, le deuxième Concile de Nicée a répondu positivement en l'an 787, mettant ainsi un terme à la querelle iconoclaste. Les Pères conciliaires estimaient en effet que l'icône avait une fonction pédagogique, et qu'elle était apte à révéler le divin. L'image trouvait sa justification dans l'incarnation, mais elle invitait le fidèle à dépasser le visible pour porter son regard au-delà de la matière. Les Pères auraient-ils pris la même décision si la photographie avait existé au VIIIe siècle? Vraisemblablement, non. C'est avec cette certitude que l'on quitte l'exposition «Corpus Christi»*, qui rassemble à Paris un siècle et demi de représentations du Christ.

Kitsch et mièvrerie

Si la photographie est bien une «extension de l'incarnation», comme le disait le Père Marcel Dubois, elle évacue en revanche le divin dès qu'elle s'attache à vouloir le représenter. Contrairement à la peinture, sa subordination au réel la rend incapable de manifester ou même de suggérer l'invisible. Dès lors, le Christ est renvoyé à sa seule humanité. C'est en tout cas ce qui ressort du choix des images présentées. Mais un Christ humain, trop humain, est-il encore le Christ? L'intention artistique suffit-elle à justifier ces images qui, pour la plupart, ne sont même pas intéressantes d'un point de vue esthétique, et n'évitent pas les pièges de la mièvrerie, du kitsch et de la provocation gratuite?

L'idée directrice de l'exposition est pourtant intéressante. Elle est la première du genre à rendre compte de l'évolution de la création photographique relative au Nouveau Testament. Les images résultent d'une approche subjective, et les photographes qui les ont réalisées sont en majorité chrétiens. Nissan Perez, conservateur du Département de la photographie au Musée d'Israël à Jérusalem et commissaire de l'exposition, n'a pas voulu heurter les sentiments du visiteur. Comme il l'explique dans le catalogue, «Corpus Christi» est une étude purement historique. De 1855 à 2002, nombreux ont été les artistes à s'intéresser aux sujets religieux, d'autant plus que l'invention de la photographie offrait la possibilité de renouveler totalement le genre. C'est sans doute la grande déception de cette exposition: les photographes se sont bornés la plupart du temps à singer la peinture en recourant à des tableaux vivants. A la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, utilisant le blasphème en guise de langage nouveau et original, de nombreux artistes tombent dans le mauvais goût: ainsi Man Ray, avec son Monument to the Marquis de Sade, qui représente une croix inversée dessinée sur une paire de fesses, ainsi Orlan avec sa Madonna at the Garage in Assumption on a Pneumatic (1990), ainsi Joel-Peter Witkin avec Saviour of

the Primates représentant un singe masqué sur une croix (1982).

Amputé de sa nature divine

L'évolution de la technique photographique au XXe siècle permet certes une approche plus libre et plus détachée du réel, mais elle ne réussit pas à sortir le sujet religieux de la trivialité. On en déduit que si la photographie est en quelque sorte une épiphanie, sa dépendance par rapport à la réalité tue décidément le miracle. Bien qu'il échoue à représenter intentionnellement le sacré, cet art est en revanche apte à révéler le divin de manière involontaire et là où on ne l'attend pas, dans les situations de vie quotidienne ou de guerre, par exemple.

Il suffit pour s'en convaincre

de contempler les images de Manuel Alvarez Bravo, récemment décédé, de Micha Kirshner, ou celle, célèbre, d'Eugene W. Smith, Tomoko in the Bath, où l'on peut voir une mère s'occupant de son enfant handicapé. L'exposition comporte donc des moments de grâce. Heureusement. Car on se lasse de ce Christ mis en scène artificiellement sur les tirages argentiques, couleur ou numériques: amputé de sa nature divine, il est triste et souffrant. Humain, trop humain.

*«Corpus Christi. Les représentations du Christ en photographie, 1855-2002», Hôtel de Sully, 62, rue Saint-Antoine, 75004 Paris. Jusqu'au 5 janvier 2003. Ouvert tous les jours de 10h à 18h30, sauf le lundi. Tél. 0033/1/42 74 47 75.