Est-ce un manuel d'histoire, un album de photographies, un catalogue d'artiste? Disons un atlas de «géographie culturelle» au vu du poids et de la taille: plus de 500 pages, au format du quotidien français «Libération» qui l'édite. 500 pages pour raconter trente ans (1973-2004) de création «cul par-dessus tête», comme le décrit Serge July, directeur de «Libé», dans sa préface.

«Le melting pot élevé au rang de matrice» (July encore) qui fonde cette publication ambitieuse avait un habilleur tout trouvé: le couturier Christian Lacroix, compilateur d'éthnicités luxuriantes pour public urbain. «Nous voulions que ces pages soient scénographiées par un artiste spectaculaire, en phase avec les courants évoqués», explique Béatrice Vallaeys, l'une des rédactrices en chef du quotidien et responsable de l'almanach.

En 2003, «Libé» a enfanté un premier almanach. En abordant phénomènes sociaux et politiques au sens le plus large, «Les trente bouleversantes» s'est vendu à 80 000 exemplaires. Un joli score pour fêter l'anniversaire du quotidien. L'opus 2004 scrute les mêmes trois décennies, mais n'y entre que par la porte des créateurs. Emergeant, comme traits dominants, la propension aux associations chocs, au recyclage et au «métissage», mot fourre-tout usé jusqu'à la corde et donc parfaitement choisi. L'almanach obéit aussi à une logique de «redoublement» assumée: sa mise en scène ne cherche pas à élaguer, à dépouiller la matière foisonnante dont il traite. Il la reproduit au contraire, à force de couleurs, d'images abondantes, de formats contrastés, de constructions baroques.

«Libé» a cherché, en citant Rimbaud, les œuvres de «voyants». En évitant l'abord purement chronologique ou les entrées par catégories prédéfinies (musique, cinéma, mode…), l'ouvrage dévoile des épicentres: «cultures de masse», «moi je», «techno», etc. Autour de ceux-ci, les puzzles s'agendent: évocation de créateurs majeurs (Pedro Almodovar, Peter Brook, Gilles Deleuze, Nan Golding, etc.), photographies et, bien sûr, choix d'articles de «Libération».

«La base de l'almanach, ce sont nos archives, continue Béatrice Vallaeys. En les relisant, j'ai été frappée par le style des années 70. Par une liberté de ton qui a disparu, par certaines postures journalistiques qui ont terriblement vieilli. Par l'évolution des mots aussi: le vocabulaire idéologique s'est fait remplacer par une terminologie de type psychologique, aujourd'hui nettement dominante.»

Pour cette journaliste, longtemps responsable des pages «Société» du quotidien français avant d'en diriger les cahiers culturels, «la culture est un formidable outil de lecture, révélateur de ce que le social intègre plus tard. La culture a pour grande vertu d'anticiper. Elle raconte une histoire.»

La suite – ou plutôt la même histoire racontée autrement – est d'ores et déjà prévue pour 2005. «Thème encore secret, mais ça se fera», annonce la rédactrice en chef.

Almanach 2004. 30 ans de révolutions culturelles. Libération/Calmann-Lévy, 505 pages. En vente en librairie.