Vous l’avez aussi remarqué? Des parcs aux jetées, des transports publics aux terrasses, le soulagement des gens est tel que le confinement qui a figé la société ces trois derniers mois semble tout à fait oublié. Comme si les derniers assouplissements du Conseil fédéral en matière de mesures sanitaires avaient eu l’effet d’un coup de baguette magique libérant la population d’un sort maléfique…

Pour Christian Staerklé, professeur en psychologie sociale à l’Université de Lausanne, le phénomène n’est pas surprenant. «On appelle ça les situations d’ignorance plurielle. Quand une population doute du bon comportement à adopter, elle fait preuve de mimétisme en utilisant le comportement d’autrui comme repère. On voit les rues remplies de gens, on se dit que tout va bien.» Examen d’une embellie.

Le Temps: Durant le confinement, on a connu un blocage inédit de toutes les activités sociales et professionnelles. Après un tel arrêt sur image, comment expliquer un retour à la normale aussi fulgurant?

Il y a plusieurs facteurs. Déjà, les gens ont besoin de se rassurer et d’imaginer un avenir plus radieux que le printemps qu’ils viennent de vivre. Ensuite, personne ne veut passer pour un hystérique ou un déviant qui continuerait à entretenir un climat de peur. Enfin, tout le monde est de fait soulagé que la situation d’exception qu’on a imaginé durer bien plus longtemps, appartienne au passé.

Mais est-ce qu’une telle liesse sera plus difficile à calmer si une deuxième vague de contamination survient et qu’il faut de nouveau renvoyer tout le monde à la maison?

Non, pas forcément. Les gens ont vu que les mesures de confinement portaient leurs fruits. Du coup, si la situation sanitaire l’impose à nouveau, ils se plieront aux nouvelles contraintes avec, même, une plus grande aisance dans le processus et une plus grande confiance dans le résultat puisqu’ils sont déjà passés par là. Cela dit, tout dépend des mesures et du ton employé par les autorités. Mais au fond de nous, nous savons tous qu’une deuxième vague reste possible, malgré la liesse actuelle. D’ailleurs, une recherche récente montre que le virus se propage surtout parmi des gens qui se connaissent et se font confiance. Or, dans les situations de proximité, le risque est facilement sous-estimé, ce qui est particulièrement dangereux.

Le citoyen lambda est donc confiant et obéissant…

Oui, dans le sens où le citoyen moyen imite facilement ce qu’il observe dans son entourage. Surtout lorsqu’il se trouve dans une situation d’ignorance plurielle, c’est-à-dire qu’il ne connaît pas l’évolution de la situation, comme c’était le cas pendant l’épidémie de Covid-19. Mais cela veut aussi dire qu’il peut s’adapter rapidement aux nouvelles circonstances et trouver les réponses appropriées.

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Y a-t-il des différences de réaction selon l’âge ou le profil socioculturel?

On a vu que les jeunes se sont spécialement relâchés après le confinement. C’est normal. Pas facile d’être enfermé pendant trois mois quand on a entre 15 et 25 ans. Ils prennent une sorte de revanche bien légitime. Sinon, il n’y a pas de distinctions au niveau des classes sociales, mais plutôt en fonction des professions. Les gens qui sont exposés au virus sur leur lieu de travail continuent à être plus prudents.

Et entre le Nord et le Sud?

Contrairement aux idées reçues, on a constaté que la très vivante Italie a su être sage et zélée par nécessité. Alors qu’en Suisse alémanique des rebelles ont manifesté sur les places publiques pour montrer qu’ils ne souhaitaient pas se soumettre aux consignes de Berne. Certains se mobilisaient par souci pour l’économie, mais d’autres le faisaient par convictions libertaires.

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Au final, ce confinement a-t-il changé quelque chose dans le comportement de la population?

En tout cas pas le rapport à la circulation, vu les embouteillages qui sont revenus au galop sur les grands axes romands! Par contre, étant donné que les ventes de matériel de camping et de vélos ont explosé, on peut imaginer que les habitants de Suisse partent moins loin pendant les vacances d’été et privilégient la mobilité douce durant ses loisirs…

Et concernant le temps libre, si valorisé pendant le confinement, les gens vont-ils continuer à respirer?

C’est clair que les personnes ont redécouvert un temps pour eux ainsi que leur environnement proche, à travers de grandes balades qui étaient encouragées, puisque la campagne était un espace de sécurité où on ne croisait personne. Mais de là à dire que tout le monde va poursuivre ces balades et continuer à souffler, rien ne le garantit. Et ce n’est pas une question de durée du confinement. Même si le confinement s’était étendu sur six ou neuf mois, les gens n’auraient pas plus changé en profondeur. C’est un fait: seules les décisions extérieures et contraignantes peuvent modifier le comportement d’une population.