Portrait

Christoph Graf, ange gardien pontifical

Christoph Graf est le nouveau commandant de l’armée du pape. Depuis vingt-huit ans au Vatican, il représente pourtant le renouveau souhaité par le souverain pontife argentin

Christoph Grafest le nouveau commandantde l’armée du pape. Depuis vingt-huit ans au Vatican, il représente pourtant le renouveau souhaité par le souverain pontife argentin

«J’ai beaucoup de paperasse à signer.» La réponse du nouveau commandant de la Garde suisse pontificale, Christoph Graf, surprend et déstabilise autant que la désinvolture avec laquelle il la lâche. Le poids de sa nouvelle charge ne semble pas l’incommoder le moins du monde. Et pour cause, voilà bientôt vingt-huit ans qu’il arpente les dédales du Vatican et qu’il protège les souverains pontifes.

La nomination par le pape François le 8 février dernier de ce Lucernois de 53 ans a été rapide, huit jours seulement après le ­départ de son prédécesseur, le colonel Daniel Anrig. Christoph Graf nous reçoit trois semaines plus tard dans son bureau de vice-commandant, le nouveau n’étant pas encore prêt. Son costume sombre et classique contraste avec la luminosité de la petite pièce, au fond d’un couloir aux abords de la cour d’honneur où flottent les drapeaux de chaque canton. Des icônes décorent les murs et quelques meubles.

Il préfère s’asseoir à une petite table ronde qu’à son bureau, parfaitement rangé. Dans un italien teinté d’un fort accent allemand, le colonel se dit surpris d’avoir été choisi. «Je n’ai jamais eu l’intention de devenir commandant car j’étais heureux dans chacune de mes fonctions.» Christoph Graf, marié à une Italienne et père de deux enfants, rentre dans l’histoire de la Garde comme le premier hallebardier à avoir gravi tous les échelons de la hiérarchie. Il aura passé sa vie d’adulte entre les hauts murs du Vatican.

En changeant la direction de son corps armé, le pontife argentin souhaitait du renouveau. Il choisit pourtant un homme du sérail. «Je pense qu’il entendait un renouveau de personne», tente d’expliquer le jeune collaborateur du commandant, le capitaine Cyril Duruz. Pour ce Lausannois d’origine fribourgeoise de 32 ans, de retour au Vatican comme capitaine après avoir servi comme hallebardier en 2000, Christoph Graf représente une «continuité logique» après le départ de Daniel Anrig. Etant passé par tous les postes de la Garde, «il vit dans ses tripes les problèmes qu’ont tous les sous-officiers, les familles et même le quartier suisse, se réjouit le capitaine. Il a envie de rassembler tout le monde.»

Mgr Alain de Raemy, l’évêque auxiliaire du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, était le chapelain de la Garde suisse lorsqu’il a connu Christoph Graf en 2006. Il se rappelle surtout de celui qui était «extraordinaire» dans son rôle de sergent-major: «Extrêmement efficace, notamment pour la distribution des tâches. Il tenait compte des vœux de chacun, mais en respectant surtout le service à rendre à l’ensemble.» L’ancien aumônier et l’officier décrivent un homme strict et exigeant, mais proche de ses recrues. Il le dit lui-même, «la discipline est essentielle, il faut respecter les règles». Mais sa conception du pouvoir tranche avec ses homologues de l’armée suisse. «Il faut aimer les personnes pour les guider, précise-t-il. Les gardes quittent volontairement leur pays, leurs proches et leurs amis. Il nous revient donc de leur offrir une maison et une famille.»

Cette vision est plus en adéquation avec l’Eglise et le souverain pontife qu’avec un corps armé. Et n’est sans doute pas étrangère à sa nomination, qui n’a pas surpris Mgr de Raemy. «Il est la personne que le pape connaît le mieux à la Garde suisse», analyse l’évêque. Christoph Graf était en effet l’officier accompagnant François dans chacun de ses déplacements à l’étranger. Lors des voyages, les deux hommes étaient donc amenés à manger à la même table. «Le contact entre le saint-père et le commandant est très important, confirme Cyril Duruz. Sur la place Saint-Pierre par exemple, c’est souvent par un regard qu’on se comprend, s’il faut s’arrêter ou continuer [en papamobile].» Une entente essentielle tant le comportement de ce pape argentin peut être inattendu. Cela rappelle au commandant Graf ses premières années de service avec Jean-Paul II.

Mais le capitaine voit entre les deux hommes plus qu’une simple entente cordiale. Dans la salle à manger du quartier suisse un soir, la Garde reçoit une délégation quelconque. Les officiers ne se levant pas assez rapidement pour prendre la bouteille de vin, ils sont devancés par leur commandant, déjà debout pour servir tous les invités. «Dans cet acte de proximité, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à François, raconte Cyril Duruz. Etre commandant, c’est aussi être au service du corps et des officiers.»

Le choix de Christoph Graf ne s’arrête pas à ce simple feeling entre deux hommes. «Je pense que le pape avait besoin de quelqu’un qu’il connaît déjà un peu pour voir avec lui quel «renouveau» apporter», imagine Mgr de Raemy. Le nouveau commandant feint d’avoir déjà des projets pour l’avenir. «Daniel Anrig a laissé une Garde bien organisée, répond simplement le dirigeant. Nous voulons suivre ce chemin, puis s’il faut changer quelque chose, nous le changerons.»

Ses défis consisteront à trouver chaque année plus d’une trentaine de jeunes pour venir garnir les rangs de la plus petite armée du monde, qu’il ira personnellement rencontrer en Suisse, mais aussi à faire face aux nouvelles menaces, notamment terroristes. Sur ce point, pas d’alarmisme de la part de Christoph Graf, et peu de paroles: «Les gardes en service sont plus attentifs.» Mais il se réjouit d’avoir vu évoluer un corps militaire vers un plus grand professionnalisme. «Il faut faire la différence entre les gardes en service aux entrées du Vatican et ceux auprès du pape, formés spécifiquement à la protection des personnes et connaissant donc parfaitement leur travail.»

Dans l’intimité du quartier suisse, le colonel Graf se sent comme dans une grande famille. Et comme dans une grande maison, il raccompagne lui-même ses convives à la sortie. Au plus haut poste de la Garde suisse, il espère ne pas changer, continuer de s’arrêter pour échanger avec les hallebardiers. Comme celui-ci, à l’accueil, qui l’interpelle à peine l’invité salué.

«Les gardes quittent leur pays, leurs proches. Il nous revient donc de leur offrir une maison et une famille»

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