Université de Lausanne, bâtiment Batochime, étage de l’Ecole des sciences criminelles. On pense à la série Les Experts et l’on imagine des regards en coin, un climat de suspicion. Mais rien de tout cela. Des femmes et des hommes souriants, plutôt jeunes, qui vaquent dans les couloirs, s’interpellent, se saisissent d’objets hétéroclites: chaussures par dizaines et, pêle-mêle: bustes, jambes et bras de mannequins. Les portes ouvrent sur des studios de photo, des labos de chimie, des microscopes en enfilade, des cibles tapissant les murs.

Christophe Champod reçoit dans son bureau. Là aussi, plein de chaussures dans des boîtes en carton. «On travaille beaucoup avec ça», dit-il en exhibant une basket. Il explique: «Les fabricants de chaussures débordent de créativité. Certaines paraissent usées mais en réalité elles sont neuves, un peu comme les pantalons vendus troués dans un but marketing. Mais chez nous, c’est pour ajouter une difficulté quand on en étudie les traces.»

Il est un peu fétichiste: une paire de mocassins sur les marches du voisin lui donne envie de la retourner pour en examiner les motifs. En 2008, le criminaliste a publié avec Alexandre Girod et Olivier Ribaux Traces de souliers (aux Presses polytechniques et universitaires romandes), un ouvrage de référence pour les spécialistes de l’investigation forensique, la science qui sert au travail d’enquête, avec des moyens comme la chimie, la physique, la biologie, l’imagerie ou la statistique.

Un vivier lausannois

Christophe Champod est professeur en sciences criminelles à l’UNIL. Il intervient souvent pour des empreintes difficiles à interpréter, notamment à l’étranger. Il vient de recevoir la médaille Douglas M. Lucas 2020, attribuée tous les trois ans par l’Académie américaine des sciences forensiques. Le natif d’Yverdon-les-Bains est le deuxième chercheur de l’UNIL à l’obtenir, après son ancien professeur, Pierre Margot, en 2011.

«C’est appréciable, mais je ne fais pas la course aux médailles. Ici il s’agit de former des jeunes gens. Avec 100 doctorants en science forensique, l’UNIL dispose d’une force unique», dit-il. Il reste que cette distinction est en général décernée beaucoup plus tard dans une carrière. Le quinquagénaire précise: «C’est vrai que je fais un peu junior, mais il faut dire que j’ai commencé tôt.»

Une particule peut avoir de multiples origines et ne constitue pas une preuve solide. On ne condamne pas un boulanger sur le simple fait que de la farine a été retrouvée dans ses poches

Père mécanicien, mère aide-soignante, une petite sœur. Enfance dans la campagne neuchâteloise. On l’imagine rivé à un écran: Maigret, Columbo, Derrick? Même pas. Il aime la planche à voile. Décroche une maturité scientifique, «choisie parce que ça brassait plusieurs domaines». On lui tend une brochure: formation à Lausanne en police scientifique. Il est épris de justice, un peu idéaliste. Il s’inscrit. Des études un peu confidentielles à cette époque: une vingtaine d’étudiant(e)s en première année, mais ils étaient plus de 300 à la rentrée de 2019, dont deux tiers de filles.

Une scène difficile

En fin de troisième année, il se confronte pour la première fois au terrain. En stage à la police neuchâteloise, il est le témoin d’une scène de meurtre difficile: un homme avec un couteau planté dans l’aorte. «Ses enfants venaient de rentrer. J’ai compris que je n’étais pas fait pour cela, parce que je suis une éponge émotionnelle.» Il lui faut de la distance: l’analyse de traces la lui donne. Il écrit sa thèse, devient professeur assistant en 1999.

Une année plus tard, il est engagé au Forensic Science Service à Londres. Quatre années outre-Manche à se former sur des affaires concrètes. Comme avec le célèbre dossier Jill Dando, du nom d’une animatrice de la BBC abattue devant chez elle à Fulham. Un suspect est arrêté: Barry George, a priori possesseur d’un pistolet d’un modèle analogue à celui qui a tué la journaliste et collectionneur de photos de la victime.

La preuve principale avancée par l’accusation fut la découverte d’une particule de résidus de tir sur son manteau. «C’était le suspect idéal, mais il a été démontré que la particule pouvait avoir de multiples origines et ne constituait pas une preuve solide. On ne condamne pas un boulanger sur le simple fait que de la farine a été retrouvée dans ses poches. Barry George a été acquitté après huit années de détention.»

Les échantillons de Sotchi

Retour à l’UNIL en 2003. Il enseigne et mène des expertises. L’époque est au tout ADN, mais le Vaudois juge que «monter des dossiers sur cette seule force est une faiblesse». «Il faut un faisceau d’indices, l’ensemble des traces, papillaires et autres, est utile», insiste-t-il. C’est alors qu’arrive l’affaire des échantillons urinaires prélevés sur des athlètes russes lors des Jeux d’hiver de Sotchi de 2014. Des échantillons «chargés» auraient été remplacés par des «propres». La plus grande tricherie de l’histoire du sport, qui a conduit le CIO à exclure la Russie des jeux de Pyeongchang.

Christophe Champod va consacrer plus d’une année à cette affaire avec une équipe de 14 experts. «Nous avons démontré que les flacons censés être inviolables sans altération pouvaient avoir été ouverts et que des traces invisibles à l’œil nu étaient présentes.» Avec ses étudiants, il aime à se confronter à de vrais cas en offrant ses services à des personnes qui se jugent injustement accusées. Comme ce jeune Britannique, Andrew Malkinson, condamné à vie en 2004 pour viol sans qu’aucune trace ne le lie à la victime. «Nous avons étudié le dossier et proposé que de nouvelles analyses forensiques soient effectuées. Ces analyses ADN sont en cours.»


Profil

1968 Naissance à Yverdon-les-Bains.

1990 Rencontre sa femme, Tacha.

1999 Engagement au Forensic Science Service, à Londres.

2003 Professeur ordinaire à l’Université de Lausanne.

2020 Médaille Douglas M. Lucas.