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Christophe Grillon: «Oui, j’ai de la peine à m’imposer. Pour cela, le transformisme m’aide beaucoup. Etre sous les projecteurs dans des habits de rêve m’aide à me sentir vivant, à m’affirmer.»
© François Wavre | lundi13

Portrait

Christophe Grillon, profession transformiste

Coiffeur le jour, ce Lausannois de 33 ans est transformiste, la nuit. De quoi s’affirmer et briller en fille. A Paris, le cabaret de Michou l’a auditionné et pourrait bien l’engager

Se transformer pour s’affirmer. Et surtout pour ne pas s’enfermer. Garçon ou fille, pourquoi choisir? Le jour, Christophe Grillon est coiffeur dans un salon près de la Riponne ou vendeur de produits bio. La nuit, ce Lausannois de 33 ans devient Frida Galop. Un personnage glamour et froufroutant, qui chante en play-back de l’opérette et danse le French cancan. «J’ai grandi avec mes cousines et j’ai toujours aimé les vêtements féminins, tellement plus colorés, plus audacieux. A 16 ans, j’ai découvert la chanteuse Cher et j’ai été totalement fasciné. C’est là que j’ai décidé de devenir transformiste.»

On rencontre Christophe Grillon à la Brasserie de Montbenon. Très fin de siècle, ce restaurant, avec ses moulures et ses hauts plafonds qui ouvrent sur des jardins et le lac au loin. La mélancolie dandy du lieu semble taillée pour notre Werther contemporain, physique gracile, pull près du corps, foulard chamarré délicatement noué autour du cou. Le jeune homme est timide, presque effacé. A l’opposé du cliché de la folle débordante et survoltée.

Christophe revient pourtant de chez Michou, célèbre cabaret parisien où il a été auditionné. Oscar, le directeur artistique qui l’a fait travailler pendant deux jours, l’a trouvé intéressant avec son physique de ballerine et son visage d’enfant. Mais un peu trop sage. Christophe pourra revenir quand il sera plus culotté. «J’ai bien réfléchi, je vais ajouter un nouveau personnage à ma panoplie: Mary Poppins, version coquine. J’aurai tout comme elle, le tablier, le chapeau à fleurs et le manteau cintré. Mais j’aurai aussi la jambe légère et l’œil allumé!»

On se réjouit. Pour le moment, la jambe, le jeune homme la lève, vite et haut, pour son numéro de French cancan ultra-cardio. Sur le célèbre air du Galop infernal d’Offenbach, Christophe-Frida agite bottines et jupons, fait la roue comme une blanchisseuse délurée et termine avec un grand écart sauté qui suppose une redoutable élasticité. «Je fais du yoga depuis dix ans, de la danse depuis cinq ans. Pour ce numéro de cancan, j’ai suivi une formation particulière auprès d’une spécialiste parisienne et je m’entraîne. Beaucoup. Car, de toutes les icônes que j’ai incarnées, la danseuse de cancan est la plus exigeante physiquement.»

«Toutes les femmes de ta vie…» Christophe pourrait chanter le tube des années 2000. Lorsqu’il est Frida Galop, il a cette chance: pouvoir se transformer en toutes ses égéries. Hier, Cher, Madonna et Kylie Minogue. Miss Cancan aujourd’hui et, demain, Mary Poppins, version chipie. «Et, après-demain, Frida Kahlo, dont j’adore les tableaux», complète le jeune homme, le regard gourmand. Se transformer, ce n’est pas simplement une histoire de costumes et de perruques. C’est aussi visionner des heures de clip pour capter les attitudes de l’élue, ses expressions, ses mouvements. «Ça peut même aller plus loin, renchérit Christophe. Quand j’ai commencé à me transformer en Cher, je connaissais tout de sa vie. Les murs de ma chambre étaient tapissés de son histoire. J’étais elle et elle était en moi!»

A ce moment, vers 16 ans, Christophe est dans sa période dark. Il aime la forêt obscure et les démons allumés. Il visionne en boucle La famille Adams et porte des croix gothiques avec brillants incrustés. «Je commençais mon apprentissage de coiffure, je me sentais fort, libéré.» Avant, évidemment, avec ses envies de diadèmes et de jupettes, le petit garçon qui a grandi dans le Gros-de-Vaud s’est parfois fait traiter de «tapette». «Je ne crois pas avoir vraiment souffert. Je me sentais décalé, un peu différent, mais ça n’a jamais été violent, je n’ai jamais été frappé à la récré. Je traînais simplement avec les autres élèves différents, les gros, les maladroits, les ringards. Ça m’allait.»

Aujourd’hui, Christophe vit son homosexualité sans se cacher. Sa mère, employée de bureau, raffole de ses spectacles, son père, électron libre qui s’illustre dans l’humanitaire, n’aborde pas trop le sujet. «La relation avec mon père a beaucoup évolué ces dernières années. Comme il a quitté le foyer quand j’avais 5 ans, on a dû s’apprivoiser sur la durée. N’empêche, c’est de lui que je tiens mon goût pour la musique. En marge de ses divers métiers – mécanicien, berger d’alpage, bistrotier –, mon père a toujours aimé le synthé!»

Christophe est vraiment d’une grande douceur. Peut-être même un peu fragile, non? Le jeune homme regarde au loin, plisse les lèvres: «Oui, j’ai de la peine à m’imposer. Pour cela, le transformisme m’aide beaucoup. Etre sous les projecteurs dans des habits de rêve m’aide à me sentir vivant, à m’affirmer. Pour le moment, je ne chante pas. Je réalise des numéros en play-back dans la plus pure tradition. Mais si, après la danse, je pouvais encore développer la voix, ce serait une parfaite thérapie pour moi!»

Mais où Frida exerce-t-elle son art? Lausanne cacherait-elle des cabarets transformistes dans des recoins insoupçonnés? «Malheureusement non», sourit le jeune homme. «Je pratique cette activité dans des soirées privées, chez des particuliers. Ou dans des clubs gays, des bars branchés. J’ai envoyé mon dossier à La Garçonnière à Genève, sans succès. C’est sûr que si je pouvais rejoindre l’équipe de Michou, à Paris, ce serait le rêve.» Le rêve avec un bémol pourtant. Christophe est vegan, il ne fume pas, ne boit pas d’alcool et ne prend aucune drogue. Un ovni dans le milieu de la nuit. Parfois, ça le préoccupe. «C’est drôle, j’ai toujours aimé les méchantes dans les Walt Disney, les Cruella, Medusa, etc. Pourtant, je suis un gentil, un prudent comme ma maman. Si je vais à Paris, il faudra bien que je dépasse ce côté timoré!»

Pour l’instant, Christophe attend le soir, certains soirs, pour changer de peau et briller. En pensant à son modèle, François Chaignaud, danseur et chorégraphe contemporain qui a depuis longtemps reculé les limites en matière de genres et de styles. Le jeune Lausannois a-t-il imaginé une fois changer de sexe pour de bon? «Non pas du tout. J’ai toujours été très heureux d’être un garçon», dit-il avec son phrasé distingué. «Un garçon qui a l’immense bonheur de se transformer en femmes sublimes, en femmes adorées.»


Profil

Le 24 janvier 1983 Naît à Lausanne. Très vite, la famille s’établit à Sugnens, dans le Gros-de-Vaud. Enfant unique, Christophe grandit avec ses cousines.

1999 Devient transformiste et incarne Cher, sa passion d’adolescent.

1999-2002 Apprend le métier de coiffeur.

2013 Fait de la figuration dans «L’Aiglon», à l’Opéra de Lausanne et découvre son amour pour la Belle Epoque et le French cancan.

2015 Crée son numéro de Cancan qui se distingue, même à Paris.

2016 Auditionne chez Michou, célèbre cabaret transformiste parisien créé au début des années soixante.

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