Qu'as-tu fait entre 1968 et 1975? Aujourd'hui, en Allemagne, il faut bien savoir répondre à cette question. Surtout, si on est ministre, juge, footballeur, journaliste ou un autre pilier de la société allemande. Depuis que l'Allemagne se demande si l'on peut être ministre des Affaires étrangères quand on a été activement mêlé à des «batailles de rue» en 1973, à Francfort, comme c'était le cas de l'étudiant Joschka Fischer, l'actuel vice-chancelier de la République fédérale, la fameuse question est devenue un jeu de société. Même les magazines féminins font des sondages sur le sujet. Et gare à celui qui ne saura pas mentionner au moins une manif illégale.

C'est chic d'avoir un passé mouvementé. En lisant toutes ces déclarations, je me suis demandé quel était le «fait de guerre» le plus marquant de cette scène gauchisante, à Bienne, dont je faisais naturellement partie. Je me rappelle de la seule soirée «chaude» que nous avons vécue, sur cette belle place du Bourg, dans la vieille ville où, aujourd'hui encore, le poste de police se trouve à quelques mètres seulement du restaurant «Bourg», alors lieu de réunion favori de tous ceux qui voulaient changer le monde.

Au premier étage, il y avait le bar de Monique, une vraie révolutionnaire à mes yeux, parce qu'elle donnait à ceux qui n'en avaient pas, c'est-à-dire, qu'elle nous offrait la pièce d'un franc qu'il fallait pour mettre en marche le juke-box. Au parterre, il y avait la brasserie, dirigée par Monsieur Mathier, un Valaisan atypique parce que pince-sans-rire, qui faisait la meilleure fondue de la place, détestait les jeunes fous et avait l'habitude de crier «c'est l'heure!» avec une voix tellement horrible que nous sortions rien que pour protéger nos oreilles.

Un beau soir d'été donc, nous sortons du «Bourg» à minuit, quand soudain, l'un des copains – je ne sais pas si c'était Mändu, Röbu, Käru ou Bänz – se met à hurler «A bas, les flics!». Comme ça, simplement parce qu'il voit rentrer un policier dans le poste. Et peut-être aussi parce qu'il avait vu trop de photos dans la presse de jeunes gens en guerre avec des policiers. Le flic ne bronche pas. Quelle provocation! Un autre copain prend alors un objet par terre et le jette contre la fenêtre du poste. Déjà, nous sommes devant la porte, quelques-uns tapent contre les vitres. Paris, Francfort, Zurich brûlent, pourquoi pas Bienne?

Alors, la porte du poste s'ouvre, les deux agents les plus âgés sortent, viennent tranquillement vers nous, l'un fume la pipe, l'autre a ses mains dans les poches. Le plus vieux dit: «Ça va pas? Je vous connais, vous me connaissez, je connais ton père, Mändu, et le tien, Röbu, ma fille va à l'école avec toi, Bänz. Qu'est-ce que vous voulez?» Après une petite pause, il ajoute: «Vous ne voulez quand même pas qu'on ait un bordel comme à Zurich, qu'on se tape dessus? Ça ne marchera jamais, ici. Je ne pourrais pas. On se connaît trop bien!»

Il avait gagné, il avait parlé comme s'il avait suivi les cours de psychologie policière à Stanford ou Francfort. Eh bien, non, ce n'était pas un psychologue, c'était simplement un homme plein de bon sens, une de ces nombreuses personnes qui étaient trop bonnes pour marquer l'histoire ou les documents des magazines sur les années chaudes. Un bon type. Un modéré.