Depuis deux jours, j'ai la gorge en feu. Je suis allé manger dans un excellent restaurant italien de Zu-rich où tout était parfait: les tagliatelles con funghi porcini succulentes, le vin, un Ama-rone de 1993, excellent, les garçons d'une amabilité exemplaire. Et pourtant nous étions victimes, ma compagnie et moi, d'une agression terrible. Et personne n'est venu à notre secours. C'était comme dans ces films de science-fiction que nos enfants aiment tant, où une ville très tranquille est subitement terrorisée par un serial killer qui, de jour, est une personne tout à fait respectable et se transforme, la nuit, en tueur sadique, sans âme ni sentiments, et personne ne réussit à saisir le vilain. Je m'explique: il y avait, au milieu de nous, à la table d'à côté, un grand fumeur de cigares. Il allumait son premier cigare à sept heures déjà, lorsque nous avons passé la commande. A dix heures et demie, quand nous sommes sortis du resto, il allumait son dernier. Toute la soirée, le local était transformé en fumoir.

Je relève ce détail de ma vie de Zurichois gâté, parce qu'il s'agit d'un phénomène assez nouveau et très remarqué. D'une vraie mode: bien que l'on ne fume plus dans les bureaux des grandes entreprises, dans les aéroports, les trams et d'autres lieux publics, par respect pour la santé des autres, on assiste actuellement au retour en force de l'homme au cigare, un peu partout, et surtout dans les lieux de consommation de luxe. Le cigare, qui a longtemps symbolisé, dans les caricatures, le capitaliste malsain, souffrant d'obésité, de goutte et de toux chronique, est devenu l'accessoire chic de l'homme du monde d'aujourd'hui. Et bizarrement, tous les mensonges, démentis depuis, qui ont été proférés sur les cigarettes pendant un siècle, se sont comme reportés sur les cigares: comme on ne rencontre personne à Zurich qui avoue avoir perdu de l'argent dans la new economy, les fumeurs de cigares vous expliquent que fumer le cigare n'a aucune conséquence pour la santé. Ni pour le fumeur ni pour les fumeurs passifs. Qu'il n'y avait donc aucune raison de s'inquiéter. Fumer le cigare, nous dit-on, est un pur acte de culture et de bon goût! Et curieusement, les restaurateurs, normalement si soucieux du bien-être de leurs hôtes, ferment les deux yeux sur cette nouvelle mode, qui n'est autre qu'une nuisance extrême pour les gens qui aimeraient goûter un bon plat ou un bon vin avec des papilles aérées d'une dose suffisante d'oxygène non puante.

Si je me souviens bien, dans les grands hôtels de la Belle Epoque (que je fréquentais assidûment, dans une autre vie), les hommes avaient la délicatesse de se retirer, pour allumer leur bâton, dans les bibliothèques, les salles de billards et autres fumoirs spécialement installés à cet effet. Ou alors, ils avaient la politesse de demander la permission aux personnes présentes dans la salle. Aujourd'hui, tout le monde peut se payer les accessoires «must» du parfait gentlemen. Malheureusement, les bonnes manières ne se vendent pas encore dans les magasins de luxe. J'ai enfin compris le mythe moderne du serial killer en costume cravate.