Nous avons une sainte en Suisse: je parle de la «superwoman de Swissair», «la bonne âme de Swissair» (Blick). Elle n'a pas encore montré les stigmates de sa main, mais on n'en est pas loin. Béatrice Tschanz, 56 ans, 1,73 m, 62 kilos, mariée avec Pierre Tschanz, 70 ans, grande buveuse d'eau («deux litres par jour»), fumeuse de cigarettes («mon seul vice»), propriétaire de trois Natel («je dois être disponible 24 heures sur 24»), etc. La cheffe de la Corporate Communications du très turbulent SAirGroup est sans conteste aujourd'hui, en Suisse alémanique, la femme la plus admirée par le public.

Quel miracle a-t-elle fait? Elle a été plus forte que les plus forts des managers de ce pays, les Bruggisser, Mühlemann, Honegger, Schmidheiny, Hentsch, etc. Elle a montré des émotions quand ceux-ci sont restés de marbre ou se sont cachés, elle a eu les larmes aux yeux quand ceux-ci ont eu le regard sec. Elle était la digne, la grande, l'émouvante pleureuse du drame de SAirGroup. Et par là même, elle a renversé toutes les règles de déontologie des chefs d'information. Et cela presque malgré elle: ce n'est plus de SAir que l'on parle, mais de Béatrice Tschanz.

Depuis deux semaines, elle ne raconte plus les déboires de SAirGroup, elle parle de ses propres émotions et même des plus petits de ses soucis quotidiens («Je ne suis plus allée chez le coiffeur depuis deux mois»). Pourtant, il serait injuste de dire qu'elle soit du genre à se mettre de force sur le devant de la scène. Ce sont les médias qui la traquent jusque dans son appartement de vacances à Valbella, pour satisfaire la curiosité d'un public pour qui elle est devenue une sorte de Mère Teresa de notre compagnie nationale le jour de la catastrophe en 1998, lorsqu'un MD-11 de Swissair est tombé à Halifax. Devant la tragédie nationale, elle seule était capable de jouer le rôle de catalyseur pour recevoir, canaliser et incarner les fortes émotions qui secouaient le pays et la compagnie. Elle fut aussi une parfaite mater dolorosa lors de la chute d'un avion de Crossair.

D'interview en interview, elle est devenue la figure emblématique, l'adulée «Madame Swissair», qui devait répondre à des questions pleines de révérence comme: «Avez-vous aussi des faiblesses?» Suite à un accident de voiture, elle a dû porter une minerve, et il n'est pas cynique de prétendre qu'elle la portait bien. Elle a aussi eu le courage de poser, la main sur le sein nu, pour une campagne d'information sur le cancer du sein. En vraie professionnelle, elle était la première aussi à sentir que cela ne pouvait durer: «Bientôt on me jettera sur le bûcher», disait-elle il y a dix jours.

La descente aux enfers a commencé avec un aveu pathétique en première page du Blick le 20 mars: «Je n'en peux plus. Vendredi, j'ai pleuré tout l'après-midi.« Son mariage avec SAirGroup prendra fin ces prochains jours, croit-on savoir. Le plus épineux problème du nouveau patron, Mario Corti, est d'ordre céleste: comment licencier Mère Teresa, sans se fâcher avec le ciel?