Les débats télévisés de George Bush et John Kerry ont mis en scène des versions policées des candidats à la présidence des Etats-Unis. En coulisses, une face plus pugnace de chacun d'eux se dévoilait. Pendant que les politiciens débattaient sur le petit écran, l'équipe de campagne de George Bush s'agitait sur Internet. Une pièce équipée de 15 ordinateurs et de deux télévisions avait été dressée pour permettre à 25 conseillers de suivre le débat, et de répondre en direct, sur le Net, au démocrate. Se référant à un manuel de 150 pages appelé The John Kerry Attack Matrix, ils déversaient instantanément sur Internet des arguments contrant ceux de John Kerry. Ce flux de messages venait abreuver un maillage de blogs, des sites conservateurs dont les animateurs ont pu reprendre le message présidentiel tel que ses stratèges l'avaient formaté. «Notre effort de réponse rapide est basé sur la nécessité qu'aucune attaque ne reste sans riposte», a déclaré à Wired News Michael Turk, directeur de la campagne internet de George Bush.

Cette anecdote est révélatrice d'un fait majeur concernant le Net: aux Etats-Unis, le personnel politique a pris en compte la montée d'un phénomène arrivé à maturité et qui porte le doux nom de blog (pour Web-log soit «carnet Web»). Ce sont des sites gérés par des individus sur lesquels ils publient des textes liés à l'actualité. Dans la grande majorité des cas, un blog invite ses lecteurs à contribuer à son contenu. Le dialogue entre ces différentes prises de position crée une animation permanente qui constitue tout l'intérêt des meilleurs sites.

Les blogs abordent des sujets infiniment variés. Depuis juillet, ceux qui sont consacrés à la politique américaine connaissent une hausse d'audience importante et continue. Instapundit, le blog conservateur le plus populaire, a connu un pic de 8 millions de pages vues en septembre. Daily Kos, son concurrent démocrate, a dépassé les 12 millions. On est loin du 1,6 milliard de pages de CNN.com pour le mois d'août, mais il faut garder à l'esprit que ces blogs offrent beaucoup moins de pages et qu'ils sont tenus pas des personnes privées. Douze millions, c'est le score réalisé par le grand quotidien alémanique NZZ sur Internet. «Une grande partie du public américain a pris le réflexe de consulter des blogs en plus des moyens traditionnels d'information», se réjouit Cyril Fievet, qui a signé, avec Emily Turettini, le premier livre en français consacré à ce phénomène.

Durant la campagne, certains blogs jouent donc le rôle de relais des candidats. Se créent ainsi des communautés très actives, selon une logique déjà observée dans l'histoire du Net. Sauf qu'ici la simplicité des outils et la passion qui entoure l'élection en ont décuplé l'effet viral. Un réseau républicain s'est ainsi constitué sans que l'état-major de Bush intervienne. Un label a été créé (Blogs for Bush) pour encourager d'autres personnes à militer.

C'est Howard Dean, candidat malheureux à l'investiture démocrate, qui a le premier pris au sérieux le phénomène des blogs. Son site, journal de bord de sa campagne, faisait partie de sa stratégie. Il lui avait notamment permis de récolter 7,6 millions de dollars.

Plusieurs blogs se sont développés comme des tours de contrôle pour scruter l'activité de tous les centres de pouvoir. La presse américaine, durant cette campagne électorale, a été la principale victime de ces observateurs. C'est l'acharnement d'un «bloggeur» ouvertement républicain qui a obligé 60 Minutes, l'émission d'enquête de CBS, à revenir sur des informations mettant en cause le passé militaire de George Bush. Le document présenté par la chaîne affirmant que le jeune Bush avait eu droit à un traitement de faveur était un faux. Lequel a été démasqué par cet internaute à qui la typographie utilisée pour ce texte avait semblé trop contemporaine pour venir des années 70. La présence d'un micro dans le dos présidentiel durant les débats télévisés a suivi le même trajet: d'un blog à la presse traditionnelle.

«La plupart des blogs politiques sont animés par des universitaires ou des spécialistes; des personnes brillantes qui maîtrisent très bien le sujet sur lequel elles interviennent», confirme Emily Turettini.

Durant la guerre en Irak, les blogs de plusieurs soldats américains offraient des visions bien différentes de celles des journalistes embedded avec l'armée. Les photos de cadavres et de cercueils, longtemps invisibles dans les médias traditionnels, y ont fait une apparition plus rapide.

Aux Etats-Unis, les «bloggeurs» ont acquis une réelle légitimité. Au point que, durant les conventions républicaine et démocrate de cet automne, les animateurs de ces sites étaient accrédités au même titre que les journalistes des médias traditionnels. «Les bloggeurs n'ont pas changé à l'occasion de l'élection, dit Cyril Fievet. Ils n'ont pas mis de moyens supplémentaires pour traiter du sujet, au contraire des journaux. L'attention dont ils sont l'objet est là pour durer.»

Blog Story. 320 pages. Editions Eyrolles. Paris.