«A la fin du festival, mes yeux sont fatigués, je suis au bord du ravin.» Georges Banu, 61 ans, a vu presque tous les spectacles de cette édition du Festival d'Avignon, comme chaque année depuis 1975. Ce critique poète, qui vous invite à boire un verre de Chivaz chez lui à 13 heures, est la mémoire enchantée du théâtre européen.

Une de ses anciennes étudiantes à la Sorbonne à Paris témoigne: «Ses cours sont des spectacles, il nous raconte les pièces et c'est comme si on les avait vues.» Georges Banu brode en connaisseur, attentif à tout ce qui émerge, de Vilnius à Bucarest, sa ville natale, en passant par Moscou. De ce butin, il fait des livres rares, jamais hermétiques, toujours excitants. Les amateurs se passent son Acteur qui ne revient pas (Folio, essai) qui dit la sueur des acteurs du kabuki japonais; admirent son art de décoder les conventions (L'Homme de dos et Le Rideau ou la fêlure du monde, tous deux chez Adam Biro); se réjouissent de Nocturnes, variations autour de la nuit chez les peintres et les metteurs en scène (dès septembre).

A midi, sous le soleil d'Avignon, les esprits bouillonnent: la cinquante-neuvième édition du festival serait trop noire, accaparée par des metteurs en scène plasticiens, narcissiques dépressifs qui plus est. Georges Banu, lui, tempère. Des transports, il en a vécu. Il a aimé à contre-courant des spectacles éreintés par la critique. «Il ne faut pas être manichéen, cette édition met en présence deux pratiques: celle qui se fonde sur le texte et celle qui naît de l'imaginaire d'un créateur qui met en scène ses visions. Ma mission est d'être ouvert à la qualité à l'intérieur de chaque option.»

Georges Banu n'est pas l'homme des chapelles. Il est trop sensualiste pour cela. Né à Bucarest en 1944, il est bien placé pour stigmatiser les méfaits des dogmatismes. Ce fils de médecin a longtemps attendu le printemps. En 1956, il y a cru: les Hongrois faisaient leur révolution et ses parents vibraient, l'oreille scotchée au poste de radio, priaient pour que les Soviétiques boivent enfin la tasse. «J'avais 12 ans, je m'éveillais, j'étais amoureux pour la première fois.» Georges Banu est stendhalien, on le jurerait, mais il a lu Cioran, ce maître de la démystification. Sa vie, il la veut théâtrale. Jeune, il est admis au conservatoire, mais n'exulte pas sous l'étoffe des héros de comédie. «Je n'étais pas à l'aise, j'avais trop de barrières intellectuelles. Ma seule certitude: j'aimais le théâtre.»

L'universitaire étouffe dans la Roumanie claquemurée de Ceausescu. Ce dissident culturel, comme il se qualifie, débarque en France un 31 décembre 1973. Son réveillon, il le passe, grâce à des amis, chez Marguerite Duras. Nuit gourmande. Le plus prometteur des prologues. «Les Roumains et les Français partagent ceci: une distance ironique. Je ne me suis jamais senti étranger en France.» Georges Banu, 31 ans alors, tire pourtant le diable par la queue: il écrit pour Travail théâtral, enseigne un peu à l'université et sonde les usagers du métro parisien sur la qualité des transports publics.

Son sacerdoce, il se l'impose dans la joie: il sera le héraut de la scène. Le mémorialiste des artistes qui changent la face du théâtre, Peter Stein, Antoine Vitez, Peter Brook surtout, dont il devient le confident. Il accompagne leurs épopées en somnambule, décrypte leurs songes et les couche sur la page. Parce qu'il n'y a pas d'expérience qui vaille sans récit, estime Georges Banu. Parce qu'admirer, c'est chercher à élargir le cercle des admirateurs. «La mémoire est amoureuse, confie-t-il. La vocation d'un spectateur comme moi, c'est d'entretenir la légende, de raconter ce qu'on ne dit pas dans les livres: la pluie et les imperméables du public le soir de la première du Soulier de Satin de Claudel, douze heures de spectacle monté par Antoine Vitez à Avignon. Ou encore le trou de mémoire du même Antoine Vitez dans le rôle du roi. Je me rappelle, il tournait en rond sur le plateau, tous ses partenaires étaient pétrifiés, le temps s'était arrêté, nous tremblions sur les gradins.»

Pièce après pièce, Georges Banu construit sa Recherche du temps perdu. Avec des oublis assumés, des sommeils inspirés. «Mais oui, il m'arrive de m'endormir dans les salles. J'adore. On ne saisit jamais rien d'un événement artistique sur fond de crispation. Au Japon, tout le monde dort. Parfois je me dis: «Ce spectacle est si mauvais qu'il m'empêche de dormir.» L'auteur de L'Oubli, essai en miettes préfère le judas aux baies vitrées qui aveuglent. Comme pour suggérer qu'on voit mieux, quand on accepte de voir moins. «Je suis un écrivain rentré. Je m'intéresse aux accidents, aux détails, à l'accessoire: les postiches, par exemple, ou les saluts. J'aspire à saisir ce que personne ne voit.»

Ecrire, c'est aimer, souffle ce veilleur de nuit. C'est-à-dire éclairer. «Seule l'affirmation m'inspire. C'est triste d'assister aux échecs du théâtre.»