Depuis trois jours, tout le monde à Los Angeles ne parle que du déluge prêt à s’abattre en fin de semaine: des pluies torrentielles vont mettre la ville à sac, des coulées de boue emporter ses habitants… Il est vrai, en ce vendredi de février, les averses et les bourrasques font plier les palmiers de Sunset Boulevard, mais de là à effacer toute trace de la civilisation telle que nous la connaissons… Peu importe la météo, nous avons rendez-vous à Hollywood avec Chuck McCarthy, plus connu sous le nom de «The People Walker». Depuis avril dernier, l’Américain propose aux gens de marcher avec eux contre rémunération (7 dollars par mile parcouru).

Absurde? Apparemment pas pour les habitants de Los Angeles, habitués à passer leur temps dans leur voiture. Peu pratiquée spontanément et surtout peu adaptée à la typologie de la ville – «nobody’s walks in LA», chantait Missing Persons en 1982 –, la balade tient de l’activité sportive dans la Cité des Anges, au même titre que le Pilates, le vélo ou le fitness.

La rencontre a lieu dans une épicerie fine. En vitrine, de l’époisses, du manchego, des bières belges et à table des trentenaires habillés en pantalons de yoga qui pianotent sur leurs laptops en buvant de gigantesques cafés au lait. Un barbu à longue chevelure fait son entrée vêtu d’un short en seersucker et d’un t-shirt sur lequel est écrit à la main «The People Walker». Il frise sous l’effet de l’humidité et tente d’assagir ses cheveux en les passant de manière répétée derrière ses oreilles. «Bonjour, c’est moi qui marche avec des gens», se présente-t-il en haussant les épaules et lissant ses poils faciaux. Il commande un scone. «Allez-vous me décrire en train de manger bizarrement une pâtisserie?» dit-il en se mimant dévorant le petit gâteau comme un écureuil.

Comme beaucoup d’autres personnes à Los Angeles, Chuck McCarthy, la trentaine, est un acteur sous-employé. Il y a dix ans, il a quitté Atlanta avec le rêve de devenir célèbre à Los Angeles. Pour marquer sa différence sur le marché saturé de l’aspirant comédien, il s’est constitué un look «de niche, pour décrocher des rôles de SDF, ou de gourous mystiques qui parlent de la vie aux enfants». Son dernier rôle? Le responsable du dragon dans un faux documentaire promotionnel portant sur le making of du dessin animé Peter et Elliott le dragon.

Il y a près d’un an, en cherchant une idée pour arrondir ses fins de mois difficiles tout en gardant la souplesse nécessaire pour courir les auditions, il crée «The People Walker». «Je pensais d’abord promener des chiens, mais je ne sais pas vraiment m’y prendre avec eux. Et il fallait ramasser les crottes. Alors, pour rigoler, je me suis dit que j’allais promener des êtres humains.» L’idée fait néanmoins son chemin, les réactions sont enthousiastes. «Je me suis dit pourquoi pas!» Pour se faire connaître, Chuck travaille d’abord à l’ancienne – distribution de flyers et affichage sauvage de posters faits maison – puis passe à la vitesse supérieure en lançant sa page Facebook.

Une niche du fitness

Son marketing simple qui mise sur l’effet comique – «Vous ne voulez pas qu’on vous voie marcher seul et qu’on en déduise que vous n’avez pas d’amis?» questionnent ses flyers – fonctionne. «A Hollywood, le marché de la remise en forme est exponentiel: les gens vont au fitness, font du crossfit, et la grosse tendance du moment, c’est de porter son entraîneur sur ses épaules et de courir dans le quartier en faisant des pompes sur des bancs publics! Mais tout le monde n’apprécie pas d’avoir quelqu’un qui leur hurle dessus pendant une heure. «The People Walker» apporte quelque chose de différent.» En moyenne, chaque semaine, le barbu marche avec une dizaine de clients différents, cinq réguliers et cinq nouveaux, qui parcourent chacun environ 3 miles.

«Mon premier client était un homme âgé, plutôt distingué. J’avais peur d’être mal à l’aise, de ne pas savoir de quoi parler. Contrairement à un entraîneur personnel, je ne peux pas me reposer sur les ressorts de conversation créés par l’activité physique.» Mais la discussion s’impose naturellement, sans gêne. «Quand les gens marchent avec moi, l’idée n’est pas de relier un point A à un point B, mais de s’ouvrir aux choses qui nous entourent. Lorsqu’on se balade dans leur quartier, ils remarquent des détails qu’ils n’avaient jamais vus auparavant. Ces éléments entretiennent la discussion.» Le marcheur qualifie la relation qu’il entretient avec ses clients de semblable à celle qui lie un coiffeur et ses habitués.

Comment en est-on arrivé là, soit à rémunérer quelqu’un pour réaliser l’activité la plus élémentaire qui soit? «On me dit souvent que c’est triste de devoir payer quelqu’un pour marcher avec soi. Il existe pourtant des raisons très pragmatiques. Los Angeles n’est pas la ville la plus sûre du monde, et les gens peuvent être effrayés à l’idée de se balader seuls. Dans certains endroits, au Griffith Park notamment, le réseau passe mal. Et il ne faut pas oublier que, depuis la nuit des temps, celui qui marche seul dans la ville est un repris de justice ou un marginal!»

Une application de type Uber en préparation

Selon Chuck, un autre facteur contribue au succès de sa petite entreprise: les moyens de communication ne font que se multiplier, mais les individus se sentent de plus en plus isolés. «Je les écoute beaucoup plus que je ne leur parle.» Comme un psy? «Il s’agit d’une thérapie, mais je ne suis pas un thérapeute. Ce qui fait le plus de bien à mes clients, c’est de pouvoir exprimer de toutes petites choses anodines.» Une façon de se libérer d’une tension. «C’est l’accumulation d’agacements qui rend les gens fous.»

«The People Walker» n’a pas encore de concurrents et, face à la demande, pense à franchiser ses activités dans d’autres quartiers. «Il me faudrait plus de deux heures aller-retour pour me rendre à Santa Monica depuis Hollywood. Cela ne ferait pas sens que je passe autant de temps dans une voiture pour marcher une heure. Mais la demande existe, aussi bien du côté de la clientèle que du côté de marcheurs qui souhaiteraient endosser mon rôle dans d’autres coins de Los Angeles. Et même à New York: j’ai reçu des demandes de personnes intéressées par le concept.»

Pour répondre à cette demande, Chuck McCarthy développe une application de type Uber pour son modèle d’affaires. Mais revenons à l’activité concrète: donne-t-il des conseils, comme un entraîneur, pour mettre au mieux un pied devant l’autre? «Bien sûr que non! Les gens savent encore marcher tout seuls!»