«On verra peut-être un varan du Nil, qui peut atteindre jusqu’à trois mètres de long», annonce Graeme Addison, en s’avançant sur un pont suspendu. Ce cousin du célèbre «dragon de Komodo» des îles Galapagos vit sur les berges du fleuve Vaal, près de la ville de Parijs, à 120 km au sud-ouest de Johannesburg. Le lézard préhistorique se fait discret ce matin-là. Dommage! Il aurait fait une belle entrée en matière de notre voyage dans le temps.

Graeme Addison est un ancien professeur de communication et un auteur de livres de vulgarisation scientifique. Reconverti en guide de rafting, un sport qu’il pratique depuis six décennies, il s’est installé au bord du Vaal en 2001. 73 ans, la barbe blanche, il adore raconter des histoires. En particulier celle de sa région rurale et montagneuse, là où se trouve le plus ancien et plus vaste cratère visible au monde, causé par la chute d’une météorite. L’érosion a complètement raboté le cratère et mis au jour les roches qui se trouvaient en dessous au moment de la catastrophe: une occasion unique pour les géologues de mieux comprendre l’impact des astéroïdes, dont le rôle fut crucial dans l’évolution de notre planète.

Au moment du cataclysme, il n’y avait probablement que des organismes unicellulaires sur Terre. Aujourd’hui le site est le paradis des oiseaux, loutres et porcs-épics

Graeme Addison, guide et auteur de livres de vulgarisation scientifique

La visite commence dans un entrelacs d’îlots sur le Vaal. «Il y a 2,023 milliards d’années, un astéroïde de près de 10 kilomètres de large est tombé à une dizaine de kilomètres de là où nous nous trouvons, à la vitesse de 70 000 km/h. Sous l’impact, cette montagne venue de l’espace a explosé et, en quatre minutes, bouleversé tout le paysage. Des fissures se sont créées dans le sol en granit. A l’époque glaciaire, elles ont été érodées et ont formé ces îles.» Très sportif, Addison ne fait pas son âge. Il sautille de pierre en pierre, jusqu’à un canal d’eau stagnante, couvert de microalgues. «Au moment du cataclysme, il n’y avait probablement que des organismes unicellulaires sur Terre. Le système solaire date de 4,6 milliards d’années. On était donc environ à la moitié de la vie de notre planète, qui consistait alors en deux vastes continents. Aujourd’hui le site est le paradis des oiseaux, des loutres et des porcs-épics.»

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Empreinte visible

Le temps d’une photo, Addison enlève sa casquette. «Mon crâne dégarni, dit-il en riant, c’est un peu comme le dôme.» Parsemé de traces… Le dôme de Vredefort, qui s’étend sur 40 km, est la partie centrale de l’astroblème [cratère n’existant plus qu’à l’état de fossile, ndlr]. Ce dernier s’étendait sur 360 km de long: de Johannesburg jusqu’à la ville de Welkom dans le Free State. Il doit sa pérennité à l’extrême stabilité géologique de l’Afrique australe. C’est aussi le seul à être traversé par un fleuve, le Vaal, vieux de 280 millions d’années. C’est le Vaal qui a mis les roches à nu.

«Alors qu’on peut voir plus de 800 cratères de météorites sur la Lune, on n’en recense que 137 sur la Terre, et la plupart ont moins de 500 millions d’années. Les astéroïdes et comètes, qui tombent dans la mer, la glace ou des forêts denses, ne laissent pas d’empreintes visibles. Ailleurs, l’érosion et le mouvement des plaques tectoniques ont fait disparaître les cratères, comme c’est le cas ici.» Le dôme de Vredefort (nommé d’après une bourgade voisine) est constitué par les vestiges d’une élévation créée par le rebond des roches au centre du cratère. Un géologue américain, Eugene Shoemaker, a été le premier à identifier ces «impacts de cratère» dans les années cinquante. Après son décès en 1997, son épouse Caroline est venue à Vredefort. Son influence pour que le site soit classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco a été décisive.

A la sortie du lodge, où Addison loge ses visiteurs, on longe une plantation de noix de macadamia. Toute la zone est occupée par des fermes et des réserves d’animaux. La colline de Leeukop («tête de lion», en afrikaans), défigurée par une ancienne carrière de granit, en partie immergée, se profile. «En été, les écoliers en visite adorent plonger depuis la falaise dans l’eau en contrebas.» La paroi de la falaise constitue le clou de la promenade. «Dans les années 1980, les exploitants de la carrière se sont plaints que le granit était défiguré par des veines noires. Ils venaient de mettre au jour du pseudotachylite, une roche noire d’aspect vitreux créée par l’intense chaleur liée à l’explosion de la météorite.» Quand ils constatèrent que ces pierres étaient vieilles de 3 milliards d’années, les géologues n’en crurent pas leurs yeux. Le dôme présente d’autres témoins rocheux de cette catastrophe naturelle. Selon l’Unesco, il est «le seul exemple sur la Terre d’un profil géologique complet d’un astroblème, immédiatement après l’impact».

Libération d’énergie

On poursuit la découverte de la région en voiture: la route serpente d’une montagne à l’autre. «C’est la première des trois couronnes qui entoure le dôme», explique notre guide. Les cercles concentriques de montagnes ne peuvent se voir que sur les photos prises par satellite. Certaines parties ont disparu. Depuis une hauteur, on peut apercevoir, au loin, la troisième couronne: les fameuses koppies (collines) de Johannesburg, la ville de l’or. L’astéroïde a fait la richesse de l’Afrique du Sud, d’où provient 40% du métal jaune extrait dans le monde. Un alignement de roches quartzites scintille dans la lumière. «Ces roches présentent des lignes verticales: ce sont des dépôts de sédiments et d’or, qui pointent vers le haut. L’explosion de la météorite a soulevé ces montagnes. Au XIXe siècle, des mineurs venus du monde entier y ont creusé des centaines de galeries à la pioche.» Un ancien village minier, avec son hôtel, son bureau de poste et… sa prison, témoigne de la splendeur passée.

Aujourd’hui, la région est surtout connue pour les sports en plein air. Malgré son classement par l’Unesco, Vredefort reste un «secret bien gardé». Le site n’a pas encore été reconnu dans la législation sud-africaine et un plan de développement se fait attendre, au grand désespoir des riverains. Un centre d’interprétation a bien été construit à grands frais, mais il a été condamné pour malfaçon, quelques mois après son inauguration en 2015. Sans doute une affaire de corruption, comme il en existe tant en Afrique du Sud.

La NASA suit attentivement les risques de collision. Heureusement, la probabilité qu’un méga-astéroïde frappe la Terre n’est que d’une par 100 millions d’années

Graeme Addison, guide et auteur de livres de vulgarisation scientifique

La météorite qui a frappé la péninsule du Yucatan au Mexique, il y a 66 millions d’années, aurait provoqué l’extinction de 75% des espèces animales, dont la plupart des dinosaures. Quel a été l’impact de celle de Vredefort? Selon l’Unesco, ce fut, en tout cas, «la plus grande libération d’énergie jamais connue sur la planète», qui «a causé des changements planétaires dévastateurs, parmi lesquels, selon certains scientifiques, des modifications majeures en termes d’évolution».

Il y a certainement eu des éruptions volcaniques, des tsunamis et un nuage de poussière autour de la Terre. Mais à l’époque, il n’y avait presque pas de vie. Si cela se passait aujourd’hui, la plupart des espèces, y compris l’homme, disparaîtraient. «La NASA suit attentivement les risques de collision. Heureusement, la probabilité qu’un méga-astéroïde frappe la Terre n’est que d’une par 100 millions d’années, note Addison. Je pense qu’il y a plus de risques que la sixième grande extinction sur la planète soit provoquée par l’homme.»

Pour visiter la région du cratère de Vredefort: vdome.co.za

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