Chirurgie

«La circoncision reste une opération risquée»

Après le jugement de Cologne, la société suisse de chirurgie pédiatrique s’est concertée. Entretien avec sa vice-présidente, Barbara Wildhaber, cheffe de service aux Hôpitaux universitaires de Genève

Le Temps: Les hôpitaux suisses pratiquent-ils des circoncisions d’enfants pour des raisons non médicales?

Barbara Wildhaber: Les HUG, comme tous les hôpitaux de Suisse, pratiquent des circoncisions à la demande des parents, pour des raisons culturelles ou religieuses. Mais avec des restrictions: nous ne les réalisons jamais avant un an de vie, et toujours sous anesthésie générale. Parce que nous estimons que l’anesthésie locale est traumatique pour l’enfant. Non seulement elle est en soi très douloureuse, mais aussi elle comporte des risques d’échec.

– Ces demandes vous sont-elles adressées directement par les parents?

– Oui, ou par le biais des pédiatres. Souvent, on nous appelle déjà durant les tout premiers jours ou mois de vie. Nous fixons alors rendez-vous après le premier anniversaire. Lors de cette consultation, nous informons les parents des risques liés à l’opération. Notre formulaire de consentement est clair et détaillé. Il y a des risques de saignements, d’infections, de mauvais résultats esthétiques. De plus, 5 à 7% des patients souffriront ultérieurement d’un rétrécissement du méat urinaire, ce qui peut nécessiter une deuxième intervention chirurgicale. Dans quelques cas plus rares, on peut observer une déviation ou une courbure de la verge, voire un déplacement du méat urinaire et des lésions du gland. Quand la circoncision est pratiquée en milieu hospitalier, par des professionnels, ces complications sont tout de même rares. Mais il ne s’agit pas d’une intervention anodine, et nous ne recommandons jamais de la faire si ce n’est pas nécessaire.

– Recevez-vous aussi des demandes sans motifs religieux, pour des raisons hygiéniques, voire esthétiques?

– En effet. Nous savons aujourd’hui qu’il n’y a aucun bénéfice prophylactique à pratiquer cette opération. On peut être très hygiénique avec un prépuce en place.

– Essayez-vous de dissuader les parents qui se présentent avec de telles demandes?

– Nous séparons clairement les aspects «culturels» des motifs religieux ou ethniques. Lorsque la circoncision met en jeu l’intégration sociale de l’enfant, nous nous limitons à avertir des risques liés à l’opération et de l’absence de bénéfices médicaux. En revanche, si la motivation parentale est liée à des croyances hygiénistes, je parviens presque toujours à les convaincre de renoncer.

– Existe-t-il plusieurs types de circoncision?

– En effet, il y a plusieurs manières de procéder. On pourrait juste tirer, couper, et c’est fini. On peut aussi se servir d’un outil spécifique, comme le Plastibell [ndlr: une sorte de petit capuchon en plastique, en vogue dans les hôpitaux américains pour la circoncision des nouveau-nés]. Aux HUG, nous pratiquons la circoncision des enfants selon les règles de la chirurgie urologique, c’est-à-dire en main libre, en s’adaptant à la physionomie de l’enfant.

Il y a aussi différents degrés d’intervention. Lorsque nous opérons pour des raisons médicales, nous pouvons choisir de ne couper que ce qui est nécessaire, ou de faire une plastie du prépuce, tout dépend de la maladie. Mais lorsqu’il s’agit de motifs religieux ou ethniques, on enlève tout le prépuce. Souvent on nous demande une coupe très courte, avec un gland complètement libre.

– Combien coûte une circoncision?

– Chez nous, le dépôt est de 1000 francs. Si elle est couplée à une autre intervention qui nécessite aussi une anesthésie générale, alors la circoncision elle-même reviendra à 600 francs. Evidemment, ces tarifs ne couvrent absolument pas le coût réel de la prise en charge. [Ndlr: la même opération coûte 1650 francs à Neuchâtel, et 800 francs à Lausanne.]

– Ces prix peuvent faire renoncer des parents aux revenus modestes. Ne craignez-vous pas qu’ils décident de faire cela ailleurs, dans de plus mauvaises conditions?

– Bien sûr, et cela arrive, malheureusement. Nous savons aussi que certaines cliniques privées pratiquent cette opération à des tarifs moins élevés, mais parfois dans d’autres conditions. Il est difficile, parfois, de convaincre des parents que l’anesthésie générale est la meilleure solution pour leur enfant. Souvent, les pères me répondent qu’un oncle leur a fait cela «au couteau dans un coin de cuisine», et qu’ils n’ont même pas eu mal…

La circoncision dans de mauvaises conditions présente un danger réel. Entre une à trois fois par année, nous «récupérons» chez nous des enfants à l’article de la mort ou dans des conditions critiques à la suite de circoncisions qui ont mal tourné. Voir ces enfants dans un tel état, c’est vraiment bouleversant.

Alors oui, le prix peut être un obstacle, mais puisque, chez les musulmans, l’opération peut se faire jusqu’à l’âge préscolaire, je recommande souvent d’économiser sur plusieurs années, et d’intégrer ce montant au coût de la fête qui suivra l’opération.

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