C'est comme une lame de fond. D'abord on est un peu déçu (ce n'est que cela!); ensuite dérouté (mais que défend Kubrick dans cette adaptation de Schnitzler?); puis intrigué (pourquoi certaines images viennent-elles régulièrement me hanter?); enfin conquis (je n'ai jamais rien vu d'équivalent au cinéma!). Jusqu'à présent, jusqu'à cet obsédant Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick n'a jamais produit sur moi qu'une froide admiration. Son monumentalisme, son obsession de la maîtrise et sa position dominante face à ses sujets (personnages, acteurs ou genres) m'ont toujours agacée. Rien de tel avec Eyes Wide Shut, film modeste, tellement en retrait par rapport à l'œuvre de Kubrick qu'on pourrait passer à côté sans le remarquer. C'est ce risque, entièrement assumé par le cinéaste, qui fait la beauté insidieuse et incendiaire de son dernier opus.

Littéralement, Eyes Wide Shut se traduit par «Les yeux grands fermés». Comment mieux définir la logique du rêve et le tourment du rêveur, ce bel endormi qui voit tout sans pouvoir ouvrir les paupières? Sauf qu'ici, le rêve ressemble à un cauchemar. Celui d'un jeune médecin dévoré par l'obsession sexuelle et la jalousie. L'image que l'on voit à l'écran est donc la projection mentale du héros, jeune homme lisse soumis à l'esthétique de sa classe. D'où l'ambiance désuète du film (le bal du début ressemble à une tombola de confiseurs), ces fantasmes sans imagination, ces références culturelles chics (de Helmut Newton au Carnaval de Venise), ces lieux communs de l'érotisme soft et ce retour, in fine, à la normalité conjugale.

On a beaucoup reproché à Eyes Wide Shut d'être puritain. C'est confondre celui qui filme avec celui qui voit; mélanger le personnage et son auteur. Ce n'est pas Kubrick qui est puritain, mais son héros. C'est lui qui, terrorisé par le passage à l'acte, associe le sexe à l'effroi. Lui qui voit dans la jouissance de l'autre la privation de la sienne. Lui qui croit, comme un enfant terrorisé par la découverte du désir de ses parents, que la sexualité sépare les couples au lieu de les réunir. Lui qui, en bon paranoïaque, se débrouille toujours pour fournir les preuves tangibles de ses hallucinations. Voilà pourquoi Eyes Wide Shut n'est pas le film sexy annoncé, mais une œuvre spectaculaire sur le «il n'y a rien à voir».