Antonio Martinez, ferronnier de son état, martèle ses portails et ses grilles ajourées devant l'une des 5000 maisons de la résidence Nuevo Lourdes. Pour amener ses enfants à l'école ou jouer au basket, il n'a qu'à traverser quelques rues... sans sortir de Nuevo Lourdes. Bientôt il pourra même aller au supermarché ou se faire soigner à la clinique sans quitter son quartier, en toute sécurité. «Une trentaine de gardes armés patrouillent jour et nuit, et personne ne peut entrer sans être contrôlé, se félicite Antonio en montrant l'interminable mur qui entoure Nuevo Lourdes. Il y a deux ans je vivais encore de l'autre côté. Il y avait tellement de délinquance et d'assassinats qu'on ne pouvait même plus marcher dans les rues.»

Au Salvador, comme dans toute l'Amérique centrale, l'insécurité a depuis de longues années modifié le paysage urbain. Les jardins se sont hérissés de murs et de barbelés. Les rues des quartiers aisés se sont barrées de portails où veillent des milliers de vigilantes armés de fusils à canon scié. Ce privilège longtemps réservé aux plus riches devient aujourd'hui une nécessité pour une part toujours plus grande de la population. Les maras, gangs de jeunes tatoués ultra-violents, sèment la terreur dans les quartiers populaires de San Salvador et des grandes villes. Les professeurs des écoles sont rackettés; les chauffeurs de bus assassinés; le pays détient le record d'homicides du continent américain et la population est laissée en plan par une police trop souvent impuissante.

Orion Constructora, promoteur de Nuevo Lourdes, a très vite saisi les bénéfices qu'il pouvait tirer de cette situation. «Savez-vous que la violence est telle que certains quartiers ont été littéralement abandonnés par leurs habitants?» rappelle Aron Conforty, gérant de l'entreprise, «C'est pour ces gens-là que nous avons construit Nuevo Lourdes: la classe basse/moyenne, avec des revenus familiaux de 400 à 1000 dollars par mois, pour des maisons qui coûtent entre 9000 et 39000 dollars.»

A ce prix, les habitants de Nuevo Lourdes ne peuvent guère prendre leurs aises. Sitôt franchi l'énorme porche de la ville-résidence, à une trentaine de kilomètres de la capitale salvadorienne, le regard se perd dans un immense labyrinthe de maisons de poupée - les plus petites font 29 m2 - qui évoquent plus l'univers carcéral que la chaleur du foyer. Des restaurants, des épiceries, des ateliers de couture, six temples évangéliques et un nombre incalculable de petites entreprises ont poussé sur les pas de porte, preuve que le mur n'a pas su arrêter l'irrésistible anarchie qui caractérise les villes salvadoriennes.

Mais pour Milton Reyes, représentant d'Orion à Nuevo Lourdes, les similitudes s'arrêtent là. Manœuvrant son 4x4 dans les 120 hectares de la résidence, il vante les mérites des larges rues, des espaces verts, de la station de pompage offrant de l'eau 24 heures sur 24... et bien sûr des inévitables vigiles juchés sur leur vélo. «Ici pas de maras, pas de délinquance, pas même de graffitis, se félicite Milton. Pour trois dollars par mois, c'est le prix du gardiennage, vous pouvez marcher dans les rues jour et nuit. Franchissez le portail et allez sur la route de San Salvador, c'est un autre monde qui vous attend.»

La ville voisine de Lourdes, avec ses gangs, ses rues défoncées et ses robinets qui ne donnent de l'eau que quelques heures par semaine, paraît soudain à des années-lumière. Une différence qui a suffi à assurer le succès de Nuevo Lourdes: dans les rues encore vides, les maisons en béton se construisent au rythme de six par jour. Dans moins d'un an, prévoit le promoteur, cette ancienne finca de café sera pleine comme un œuf, à l'image des deux autres villes-résidences - 15000 habitants chacune - qui ont déjà poussé autour de Lourdes.

Cette fièvre immobilière ne suffira cependant pas à résoudre les problèmes d'un pays de six millions et demi d'habitants, pour seulement 21000 km2, où le salaire minimum n'est que de 160 dollars par mois. «Ici aussi il y a des mères célibataires dans la misère, des gens qui ne savent pas ce qu'ils mangeront demain, raconte une sœur catholique installée depuis deux ans. Vivre à Nuevo Lourdes n'élimine pas ces problèmes.» L'urbaniste Carlos Ferrufino, chef du département «organisation de l'espace» à l'Université centraméricaine, voit une autre limite à cette urbanisation échevelée: «Nuevo Lourdes est située au milieu d'une zone qui connaît les plus forts taux d'homicides du pays... Mais le développement de ces villes fermées immenses, où les liens sociaux sont distendus, peut être aussi une cause de criminalité.»

Dans les recoins les plus prospères de la ville fermée, certains propriétaires commencent à ériger leurs propres grilles, à engager leurs propres vigilantes... et à fermer leur propre rue.