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Le 1er octobre 2017, à Cossonay
© LAURENT GILLIERON

Respirer

Citadin fatigué cherche forêt à vendre 

Que ce soit pour lire au pied d’un arbre ou y passer leurs vacances, de plus plus d'acheteurs s'intéressent aux coins de nature

Dans le grand massif forestier de la Haute Chaîne du Jura, en France voisine, une propriété de 155 hectares est à vendre. Mais pas un domaine comme on l’entend, avec manoir, portail, etc. Il n’y a rien. Rien, si ce n’est une forêt de résineux, des prés d’alpage et un chalet vétuste qui a servi de relais de chasse ces dernières décennies. La nature sauvage s’étend à perte de vue. Et elle est à vendre pour 580 000 euros sur le site français Forêt Patrimoine. Avec une trentaine d’autres offres disséminées sur tout le territoire, mais aussi en Roumanie et au Luxembourg, à partir de 70 000 euros. On y trouve des étendues de pins parasols dans le Var, à quelques kilomètres de Saint-Tropez, des peuplements de chênes et de hêtres dans la région viticole de Sancerre ou encore des landes, bois et prairies en Côtes-d’Armor dans le Pays Centre-Ouest-Bretagne. Mais rien en Suisse.

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Chez nous, les ventes se font sans image ni textes attractifs sur catalogue. Par le biais de petites annonces ou le bouche-à-oreille. «En principe, les vendeurs ne se manifestent pas. Ils préfèrent répondre aux sollicitations des intéressés. Sans doute parce qu’en Suisse, la forêt a toujours eu une valeur émotionnelle: on ne crie pas une vente sur les toits», estime Urs Amstutz, directeur de Forêt Suisse entre 1988 et 2013.

Emotions Fortes

C’est en mettant une annonce dans plusieurs journaux locaux que Laurent Thévoz, député vert au Grand Conseil de Fribourg, a trouvé son lopin de terre idéal en juillet dernier. Parmi la dizaine de propositions de vente reçues en quelques mois, il a eu l’embarras du choix. Certaines forêts étaient situées en bordure d’autoroute, d’autres en altitude, l’une d’elles comprenait même deux petits fenils à rénover. Il a opté pour un demi-hectare, situé entre Fribourg et Payerne, à moins d’une heure de chez lui en transports publics et au prix d’une voiture d’occasion.

«C’est assez émouvant d’être dans une forêt et de savoir que c’est la mienne. La terre est un organisme vivant dont les bois font partie. C’est la seule portion du territoire qu’on peut s’approprier pour en être responsable, accompagner son évolution dans la bienveillance et non en tirer profit», admet le géographe de formation.

Ma forêt me rend humble, parce qu’elle est plus forte que moi

Après avoir tracé la délimitation exacte, il a commencé à lutter contre les ronces, bout par bout, et à inspecter les arbres. «C’est un bien meilleur investissement qu’un abonnement de fitness. Le but n’est pas d’aller y dormir, mais de m’en occuper. Entre le Lothar, la sécheresse et le passage des chamois et chevreuils, la mienne a bien besoin d’être entretenue, reconstruite même par endroits. La forêt joue un rôle dans l’équilibre de la terre et la fertilité des sols. Ce serait une bonne chose de s’en inspirer pour une meilleure relation avec la nature. Tous les citadins que nous sommes devraient posséder collectivement ou individuellement un coin de verdure pour leur bien-être», poursuit-il.

Cette immersion dans la nature est aussi ce qui a motivé une autre Fribourgeoise à acquérir une parcelle d’un demi-hectare ce printemps. «J’ai suivi un élan romantique: l’envie d’avoir un petit bout de terre à moi sur cette Terre. Ma forêt est très belle. J’y passe du temps. Je ramasse du bois pour faire du feu. Je regarde si elle est habitée. J’entretiens mes chemins, le bord de la rivière. J’observe les arbres. Je lis, assise contre leur tronc», confie-t-elle. Elle intervient assez peu, préférant laisser faire la nature. «Ma forêt me rend humble, parce qu’elle est plus forte que moi. Quoi que je fasse, je ne serai pas là pour voir le beau chêne que j’ai planté. Et pourtant, un lien très fort se crée. C’est chez moi, à un niveau moins palpable qu’une maison. J’y ai pensé l’autre jour: même si on m’offrait un million je ne vendrais pas», assure-t-elle.

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L'émergence d'un nouveau marché

Les propriétaires privés représentent 27% en Suisse. Le reste du territoire est partagé entre les institutions publiques et les bourgeoisies. Mais ce chiffre évolue, car l’idée de posséder un bout de territoire naturel séduit de plus en plus de gens. «La majorité des parcelles privées découlent à la base d’une propriété agricole. Mais avec la diminution de la paysannerie ces dernières années, un petit marché émerge en Suisse. Les prix varient selon différents éléments liés à l’implantation, au type d’arbres, à l’accès ou la topographie des parcelles, mais on compte en principe entre 50 centimes et 7 francs le mètre carré», note Urs Amstutz, l’ancien directeur de Forêt Suisse.

Reste que, selon lui, les forêts suisses ne sont pas intéressantes en termes d’investissement. Les habitants des grandes villes ont une image un peu idéale de la gestion d’une forêt. Alors que c’est une tâche compliquée et contraignante. Le travail d’un entrepreneur forestier mandaté coûte plus cher que la valeur du bois. Il faut donc prévoir un budget pour entretenir une forêt, même si aucune loi n’oblige un propriétaire à le faire. Les motivations relèvent donc plutôt, à ses yeux, de l’attrait d’une nature vierge et d’un accès privilégié à un territoire sain.

C’est un plaisir immense. Je n’y croise jamais personne

Lui aussi en voulait. Après des années de recherche, il a finalement trouvé sa forêt en Franche-Comté, via une annonce d’une agence immobilière en Alsace. «Je suis fier d’être propriétaire de ce coin inhabité, le village le plus proche étant à 3 kilomètres. Nous allons passer nos vacances dans la bâtisse que nous avons pu rénover», se réjouit l’ancien représentant des propriétaires et forestiers du pays. En France, les trois quarts des forêts sont en mains privées, car ce type de biens a plusieurs avantages économiques. La récolte du bois assure un certain rendement par coupe. Les travaux forestiers sont déductibles fiscalement. Et un droit de chasse est souvent vendu avec le domaine.

Lionel Rousseau, concepteur en multimédia à Lausanne, a lui aussi fait le pas d’acheter en France en 2002. Dix hectares de pins sylvestres, de friche et de châtaigniers en Ardèche, pour 50 000 euros, sur lesquels il a pu construire un petit cabanon au confort minimal mais suffisant pour quatre semaines par année. «A chaque fois que je m’y rends, il y a toujours des travaux à faire. Je marche beaucoup, pour identifier les zones à entretenir et observer la faune. Je ramasse des pommes, des framboises et des châtaignes. C’est un plaisir immense. Je n’y croise jamais personne. Toute trace d’intervention humaine a disparu, puisqu’elle n’a pas été exploitée depuis cinquante ans et qu’elle n’est pas traversée par des chemins pédestres. J’aime penser que personne ne la dérangera sans mon accord», conclut-il. Révélant dans la foulée le rôle précieux que ces nouveaux gardiens de territoires endossent joyeusement le temps d’une promenade, d’une journée, d’une vie. Pour que le vert dure.

Dossier
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