SINGULIERS CERVEAUX (3/5)

Claire n’a jamais eu d’odorat: «Il me manque une part animale»

Claire est atteinte d’anosmie de naissance. Un défaut congénital qui ne lui pèse pas, mais qui façonne son rapport aux autres

Ne pas reconnaître les visages, ne percevoir aucune odeur, associer les lettres aux couleurs… «Le Temps» s’intéresse au quotidien de personnes dont le cerveau fonctionne différemment. Explorations neurologiques.

Les épisodes précédents:

Trois gamines passent devant une fleur. «Ça sent bon!» s’exclament les deux premières. La troisième ne comprend pas. Trois gamines passent devant une étable. «Ça pue!» s’exclament les deux premières. La troisième ne comprend toujours pas.

«J’ai perçu très tôt que j’étais différente. Je faisais comme mes sœurs, je faisais comme tout le monde, mais il ne se passait rien», raconte Claire, privée d’odorat depuis la naissance. «Mon enfance est remplie de rituels hermétiques. Par exemple, à la rentrée en classe de maternelle, ma mère a vaporisé son parfum sur un mouchoir qu’elle m’a donné. Cela n’avait aucun sens pour moi, elle aurait aussi bien pu brûler un cierge!» Claire, Parisienne de 42 ans, n’imagine pas, alors, que le monde est peuplé d’odeurs et que cet univers se découvre par le nez.

En quête d’identité

C’est vers l’âge de 10 ans qu’elle parvient à formuler sa particularité. «Cela ne me posait pas vraiment problème. On ne peut pas éprouver le manque d’une chose que l’on ne connaît pas. Adolescente cependant, j’avais peur de sentir la transpiration alors je prenais énormément de douches. Aujourd’hui encore, je me promène toujours avec un petit désodorisant.» Etudiante en journalisme, elle évoque son trouble à un professeur. Fasciné, celui-ci la présente à un médecin spécialiste de l’odorat. Le verdict tombe: anosmie congénitale. «Cela m’a fait du bien de mettre un mot; je n’étais plus seulement quelqu’un de bizarre.»

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Dans le cadre d’une émission radiophonique, l’enseignant la fait rencontrer le parfumeur Serge Lutens. «Il a senti ma peau et m’a conseillé une fragrance à base d’iris. Il m’a dit que c’était le parfum le moins capiteux mais je ne savais pas ce que cela voulait dire!» Expliquer une odeur à celui qui ne les perçoit pas est une tâche compliquée; les mots fumet, fétide ou cocotte ne font pas plus sens pour Claire que de l’étrusque pour un Chinois.

Masquer sa différence

La quadragénaire, pourtant, est sans cesse prise à partie. Comme nous tous, sans que nous y prêtions attention. «Pouah, ça sent le fauve dans ce bureau.» «Mmmh, cette odeur de pain frais. Ça ne te fait pas envie?» «Quel café préférez-vous? Je vais vous faire sentir…» Elle a pris l’habitude d’acquiescer et de faire semblant, un peu comme on répond toujours par l’affirmative à la question «Ça va?». Mais parfois, la réalité la rattrape.

Et d’évoquer tous ces moments où elle laisse brûler le dîner, les matins où elle appelle sa voisine de crainte d’avoir oublié le gaz et ce jour où, ravie de trouver un wagon de métro avec beaucoup de places assises, elle s’installe puis découvre une flaque de vomi. Dans le métro encore, elle voit tout le monde partir en courant avant d’avoir les yeux brûlés par des fumées lacrymogènes.

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Si l’odorat et le goût sont étroitement liés, la Française est capable de discerner les saveurs et d’apprécier un bon plat. Quelques aliments seulement lui sont toujours étrangers: pour elle, la cannelle et la banane sont indétectables, les herbes aromatiques et les tisanes lui paraissent toutes les mêmes.

Une autre perception de la vie

Lorsqu’elle évoque son anosmie, Claire reçoit immanquablement des histoires intimes en retour. Il est question de souvenirs et d’émotions. «Je n’ai pas ces madeleines de Proust, semble-t-elle regretter. J’ai une appréhension du monde beaucoup plus intellectuelle que la moyenne. Je n’ai pas de première impression sur les gens. Je ne détecte par exemple pas tout de suite les personnes ivres. Il me manque l’instinct, la part animale. Cela crée une neutralité dans les rapports humains. Y compris avec mes enfants. Lorsque mon premier fils est né, on me l’a posé sur le ventre. Je me suis demandé qui il était. Il a fallu l’allaitement, ce mouvement de reconnaissance de lui vers moi pour que je le reconnaisse à mon tour.» Son mari aussi lui a touché le cerveau avant le cœur. «Je ne le trouvais pas moche mais le côté physique est venu plus tard…»

Claire observe beaucoup. «Ce n’est peut-être pas pour rien que j’exerce un métier où il faut regarder tout le temps», analyse la spécialiste de photographie. La jeune maman, cependant, évoque un souvenir marquant lié à une odeur. Cette promenade durant laquelle elle passe, avec son fils encore minuscule, devant un magnolia. «Je lui ai dit, c’est beau. Il m’a répondu ça sent bon. J’étais si heureuse, parce qu’il est tout de même moins compliqué d’être comme tout le monde!»


L’anosmie congénitale

L’anosmie congénitale provient de l’absence de bulbes olfactifs. La personne, dès lors, ne perçoit pas les odeurs. «Cela peut être congénital mais c’est également un trouble fréquent après un traumatisme crânien. Un coup sur le crâne peut en effet arracher les fascicules olfactifs. Les conséquences ne sont pas très invalidantes, à moins que l’on ne soit œnologue ou parfumeur», estime le professeur Radek Ptak, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève.

En France, l’association AFAA SOS Anosmie alerte cependant sur le risque de dépression liée à la perte soudaine de l’odorat et donc de nombreux repères.

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