militantisme

Claire Sagnières, une vie de militante

Lesbienne féministe et maman, la Genevoise d’adoption raconte son combat dans une série d’ouvrages dont le dernier sort cette semaine

Elle nous accueille dans son appartement, au premier étage d’une maison de Châtelaine. Ce n’est plus le squat communautaire d’autrefois, mais une acquisition commune. A l’étage du dessus vit une amie lesbienne, et au rez-de-chaussée, le père des enfants de cette dernière.

Dans le salon, les photos de famille côtoient un portrait de Ségolène Royale et une petite image pieuse. Bienvenue chez Claire Sagnières, militante successivement chrétienne, gauchiste, féministe et lesbienne. Militante dans l’âme donc. «J’ai un caractère comme ça, dit-elle. Peut-être à cause de ma famille.» Ses parents ont très mal pris l’annonce de son homosexualité dans les années 70.

Quand Claire Sagnières a vécu sa première histoire d’amour, le mot lesbienne commençait à peine à intégrer le langage courant. Alors qu’elle vient de rencontrer sa deuxième petite amie, cette dernière se suicide à 22 ans pour ne pas avoir à assumer son homosexualité. A se moment-là, la jeune fille commence à militer «pour être reconnue et se donner du courage ». Dès qu’elle quitte sa faculté de médecine à Lyon, elle saute de manifs en réunions, pratique des avortements clandestins.

«On a d’abord milité avec les gauchistes, mais ils ne nous écoutaient pas. On a ensuite rejoint les gays, mais il y avait autant de rapport de force dans les décisions. Alors, on a créé un vrai mouvement lesbien.» Claire Sagnières, 60 ans, éprouve des difficultés à se déplacer et se remet à peine d’une grippe. Alors qu’elle a doucement commencé à raconter son histoire assise sur le canapé, elle s’illumine en décrivant la folie de ses jeunes années. «C’était fantastique, on était libres. On habitait entre femmes et on faisait plein de conneries.» Et de raconter le camp de Leuzières en 1981 où 600 lesbiennes ont vécu nues pendant une semaine, pour copier le Michigan Womyn’s Music Festival. «Si on avait besoin de faire venir un homme pour réparer une canalisation, on avertissait tout le monde avec une grande trompette », se souvient-elle en riant.

L’étudiante déménage à Fribourg pour suivre sa compagne de l’époque. Et afin d’acquérir la nationalité suisse, obligatoire pour devenir médecin, elle épouse le frère de cette dernière. «Ce serait plus difficile aujourd’hui, commente-t-elle. Mais à l’époque, il y avait peu de mariages blancs et les autorités n’étaient pas regardantes.» Pourfendeuse de l’union institutionnalisée et grande taggeuse de boutiques de robes blanches, elle y est aujourd’hui favorable «pour pouvoir obtenir la nationalité et léguer un héritage.»

Durant les années 80 et 90, les homosexuels ne militaient pas pour le droit à l’insémination artificielle ou à l’adoption. Tous n’y étaient d’ailleurs pas favorables et celles qui voulaient être mère se débrouillaient dans leur coin. Claire Sagnières a eu une fille. Ou plus exactement deux, puisqu’elle compte aussi Blanche* celle de sa compagne de l’époque, aujourd’hui âgée de 33 ans.

Elle a essayé à trois reprises de tomber enceinte par insémination artificielle. La première fois, c’était au Japon avec le frère de son amie du moment. «On allait à l’hôtel et il laissait un préservatif plein dans une petite boite en laque, rigole-t-elle. Une fois, il est même arrivé avec le bout de plastique gardé au chaud sous son aisselle. Avec le recul, je crois que ça n’a pas marché parce que certains préservatifs sont enduits d’un spermicide.» Claire Sagnières a aussi passé des annonces pour chercher des donneurs, en mentionnant son nom et son adresse comme c’était d’usage à l’époque dans « Libération ».

C’est finalement un ami gynécologue, à Lyon, qui a rendu la naissance d’Asuka* possible en organisant un don de sperme comme pour une famille stérile. «Un donneur est arrivé dans une chambre, a donné son sperme et est sorti sans que je puisse le croiser, décrit-elle. Il faisait ça par générosité pour aider un couple stérile, je ne sais pas s’il savait que j’étais lesbienne.» Sa fille naît en 1990 après huit tentatives. Deux ans plus tard, Claire tente encore une fois le coup, mais avec de la semence congelée, à cause de la prévalence croissante du SIDA. «Mon ami gynéco m’a fait une fausse fiche de famille pour que je puisse accéder à la banque du sperme, j’ai essayé deux fois, mais je n’ai pas réussi à retomber enceinte.»

Claire appelle le procédé insem’art. Elle n’aime pas le mot «artificiel». Paradoxalement, sa maternité l’a fait tomber dans une certaine normalité aux yeux des gens. Officiellement, elle est une femme divorcée avec un enfant. Elle joue volontiers de ce malentendu au quotidien, et tague les murs de l’hôpital la nuit. Au début des années 90, elles sont une douzaine de mamans homosexuelles entre Genève et la France voisine à se retrouver parfois le week-end. «Le pire, c’est qu’aujourd’hui, ils sont tous hétéros ces gamins», commente-t-elle. «C’est bien la preuve qu’on ne leur fait pas tourner la tête. »

A l’époque de la naissance de sa fille, Claire n’avait pas de relation sérieuse. Aurait-elle préféré vivre l’aventure en couple et pouvoir la faire adopter? «Je ne sais pas. Selon moi, un enfant ne peut vraiment compter que sur sa mère, et pas sur son père ou son co-parent», dit-elle. Mais aujourd’hui, sa compagne aimerait bien adopter Asuka avec qui elle vit depuis ses six ans et en faire son héritière. Ce sera bientôt possible si les milieux de droite ne lancent pas un référendum.

Claire Sagnières a abandonné les manifs. Handicapée, elle ne peut plus se déplacer facilement et exercer la médecine. Elle est au bénéfice de l’AI, et écrit des livres inspirés plus ou moins librement de sa propre vie. Le quatrième, «Un gai mariage lesbien» doit paraître cette semaine. «Je veux montrer ce qu’était la vie d’une lesbienne entre 1960 et 2000», explique-t-elle. Elle a aussi posté sur internet «Clit007», le périodique qu’elle a fondé avec le groupe «Vanille-Fraise » au début des années 80 et des émissions de radio militantes.

Claire Sagnières se lève pour prendre un album photo. Elle tient à montrer sa famille, son combat. Elle est particulièrement fière d’une photo où sa fille, aujourd’hui étudiante à l’EPFL, s’est déguisée en mariée pour l’Escalade aux côtés d’une copine qui fait office de conjoint. «Elle est tout à fait hétéro », déplore-t-elle avec un air attendri. Son ton se fait mélancolique quand elle évoque sa séparation d’avec la mère de Blanche ; et les périodes durant lesquelles elle a moins vu la petite fille. «Je lui ai versé de l’argent tous les mois».

Ses livres mentionnent des épisodes de désespoirs sur lesquels elle ne souhaite pas s’étendre. «Je trouve que la vie est dure, souffle-t-elle. La mienne est très intéressante, mais elle est difficile, avec quelques petits moments de bonheur.»

* Prénoms fictifs

Claire Sagnières, «Un gai mariage lesbien », Ed. Le Manuscrit, 146 p.

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