Le romantisme, la grandeur d’âme, l’ambition sentimentale et l’horizon du désir se mesurent-ils à la grandeur du chapeau?

Pourquoi pas, se disait-on à Paris, dimanche dernier, à 11 heures 32, au moment du coup d’envoi du formidable défilé Lanvin, un show peuplé de feutres comme on n’en avait pas vus depuis des lustres sur les podiums de la mode. Soit toute une volière de chapeaux à bord large, portés bas sur l’œil, et exhibant la palpitation de leurs ailes. Le chapeau, ce grand chapeau vu aussi chez Juun J. ou chez Dior Homme, comme symbole d’une mode masculine jamais lassée de revoir ses classiques mais qui s’abonne, c’est nouveau, au vent du romantisme.

Au rayon des racines classiques, on retrouve tout ce qui, depuis une décennie, a rapproché la mode masculine des codes du tailleur à l’ancienne. Pour l’automne 2011, cela donne des costumes croisés et près du corps, manches et vestes courtes. Des pantalons plutôt serrés ou ultra-larges (pas de demi-mesure). Le vestiaire d’un jeune homme qui, ayant tout juste quitté l’âge de traîner en jogging, s’exalte à s’habiller comme un adulte. Une garde-robe européanocentriste, sans métissage aucun, où la seule sensation d’aventure est apportée par les manteaux vaguement militaires ou les cabans mariés aux doudounes. Cravates, chemises, pochettes, noir, bleu, blanc, beige. Tout ce bel équilibre-là à peine troublé par des joggings, des culottes d’officier et des superpositions (manteau dépassant de dessous un bomber ou une veste de ski). Ainsi Paris a-t-il présenté, cinq jours durant, une mode masculine éprise de codes classiques à l’ancienne (comme dans la série télévisée à succès Mad Men ) mais dévoyée par les influences rock et mise sous influence littéraire. Chez Dries Van Noten, qui signe une des trois plus belles collections de la saison, les héros s’appellent Bowie et Cocteau. Chez Miharayasuhiro, c’est l’ombre d’Oscar Wilde qui plane. Chez Ann Demeulemeester ou chez Thom Browne, le costume masculin traditionnel s’électrise de détails romanesques ou gothiques – gants hauts, boucles, gilets. Avec même, chez Thom Browne, des bonnets tricotés en forme de perruque versaillaise. Figures de style, licences poétiques.

Dans tout cela, on retrouve l’influence de la marque Lanvin et de ses deux directeurs artistiques, Lucas Ossendrijver et Alber Elbaz . Cela fait une dizaine de saisons que ces deux-là retournent des costumes, décalent des tissus, zippent des chemises, chiffonnent des nœuds papillons et ponctuent leurs silhouettes preppys de sandales techniques. Pour l’automne 2011, Lanvin signe le plus beau défilé de tous ceux vus à Milan et à Paris. On y retrouve les superpositions (chemise-tunique à coutures apparentes marron dépassant d’un bomber), il y a des pièces fermées par des aimants, des queues de fourrure qui dépassent de par-dessous les tenues de satin, des trouées de tons safran, parme ou menthe sur un fond lichen, encre et gris, des pantalons presque aussi accueillants que des jupes ou des caleçons. Aux pieds, des boots techniques ou des mocassins à pompon vernis caramel. Un ton, une voix uniques qui semblent, quelle justice, avoir fait école sur Paris. Enfin.

Deux noms, encore? Deux manières de rendre au classicisme sa nouveauté et au romantisme son énervement? Hermès, avec une collection d’une justesse éblouissante, vraiment. Et Raf Simons où, dès le premier passage et sur un fond de slogans annonçant la mort du prince (Fall of the prince), l’armoire estudiantine (duffle coat, cravate fine) se retrouve mixée aux influences archi-techniques. Manteaux boule à effet néoprène violet ou rouge violent, laine mixée à des pantalons luisant comme du plastique. Ici aussi, sur les figures de style imposées, la licence poétique.