A lire les rédactions du Petit Nobs à 13 ans, on se dit qu'il est peut-être passé à côté de la vocation d'écrivain par la faute d'une maîtresse d'école aveugle. Ah, la description de la boîte à musique de la gare de Montreux! Ah, celle de la vitrine de jouets avant Noël! Un régal. L'enfant y est tout entier, avec ses élans, ses convoitises, sa minutie, son goût de la mécanique – et une netteté dans le propos qui annonce l'homme d'entreprise. Cinquante ans plus tard, le patron du Festival de jazz de Montreux fait la nique à la «pionne» de son enfance: malgré ses «descriptions trop longues», sa ponctuation «mauvaise» et ses conclusions «trop brusques», il a réalisé tous les rêves qu'il évoquait; ses chalets, sur les hauteurs de Caux, sont pleins de boîtes à musique – des juke-boxes rutilants – et de jouets – des modèles réduits de tous les trains du monde. Et il en joue! Mieux: malgré la possession tardive de ces objets longtemps désirés, il s'en émerveille comme un enfant. Claude Nobs devenu grand ne sait ce que c'est qu'être blasé.

“La vie était extrêmement simple. J'héritais des habits de Jean-Pierre, mon aîné de quatre ans, on n'avait pas de jouets. Je ne m'en plains pas: ça donne du prix à ce qu'on a. C'est tout de même peut-être pour ça que j'aime les choses en trois dimensions plus que les plaisirs purement intellectuels. J'aime toucher les objets.

»Mon père était boulanger, en dessous de mes bureaux, dans cette villa Victoire qu'au lendemain de la guerre, pour ne pas perdre son commerce, il avait dû racheter au Grand Hôtel de Territet qui liquidait ses dépendances. Il avait aussi dû acquérir la villa Voltaire, derrière, où sont aujourd'hui les locaux du festival. Le Grand Hôtel recevait avant guerre les familles royales de toute l'Europe, les riches Anglais. C'est bien simple, les grands trains express s'arrêtaient à la gare, à cent mètres de chez nous, plutôt qu'à Montreux. La boulangerie vivait beaucoup sur les hôtels. On livrait jusqu'à cinq mille petits pains et croissants par jour. Du fait de cet achat, il fallait désormais payer les intérêts des immeubles, et ça a été très dur pour la famille. Raison pour laquelle il fallait compter les sous.

»J'ai toujours vu mes parents travailler. Mon père tendait en permanence vers la perfection. Par la force des choses, on n'a pas eu vraiment de vie de famille. J'ai surtout connu les bonnes, des Suisses allemandes qui venaient apprendre le français. Mon père se levait à minuit. Il se couchait à 10 heures, on le voyait le soir à souper. Ma mère, elle, était debout à 5 heures du matin pour surveiller les livraisons. Moi, en me réveillant le matin, je sentais l'odeur du pain qui me parvenait par un soupirail sous ma fenêtre, où était situé le four à bois. Aujourd'hui, c'est le studio vidéo de la Warner, la société dont je dirige un secteur, qui est installé là. A côté de la boulangerie, il y avait le tea-room, le Cosy Corner, c'était son nom.

»Il y avait surtout le tiroir aux brisures. C'était là que finissaient les gâteaux cassés, impropres à la vente. On y avait libre accès. Quand j'arrivais vers mes copains à Montreux-plage avec mon sac plein de brisures, j'étais un peu la star. On m'appelait le Petit Nobs, ou le Petit Nègre, parce que j'étais toujours bronzé. Il faut dire que j'étais tout le temps dehors, à courir la forêt derrière chez nous, à escalader les rochers, à jouer dans la nature, à me ramener avec des trous dans la tête et des vêtements déchirés. Pour tout dire, j'étais passablement turbulent. Ce qui ne m'empêchait pas de devoir faire ma part des livraisons de pain à vélo. Je me souviens d'une Anglaise, Miss Wadilove, qui habitait tout près. Elle prenait un pain à 25 centimes que je lui portais au 7e étage, par l'escalier de service sans ascenseur, pour trouver souvent un billet sur la porte: «Pas de pain aujourd'hui, merci.»

»On vivait au premier étage, au-dessus de la boulangerie. Il y avait une grande cuisine où mangeaient les employés. Tout était strictement organisé: le jeudi, c'était le jour du bouilli, le dimanche soir café complet, etc. C'est ma mère qui gérait tout ça, en même temps que la comptabilité du commerce. Elle avait un minuscule bureau où je déboulais souvent en dehors des «heures officielles». Elle avait une grande force de caractère. Et elle était extrêmement bonne. Si vous regardez mes carnets scolaires, vous verrez que c'est à elle que je les faisais signer quand j'avais de mauvaises notes. J'allais vers mon père, qui montait facilement les tours, quand la semaine avait été bonne.

»Ma mère s'appelait Anna Wiedenmayer. Elle était originaire d'Altstetten, dans le canton de Zurich, d'où, infirmière, elle était venue travailler à la clinique Florimont du célèbre docteur Chessex, à Territet, pour apprendre le français, comme ça se faisait systématiquement à l'époque. C'était tout près d'ici et c'est comme ça qu'elle a rencontré Henri, mon père qui, lui, travaillait dans la boulangerie tenue alors par ses parents. Il était un fana de moto. Elle lui a dit: «C'est moi ou la moto.» Ce fut elle. Il devait avoir près de 30 ans quand ils se sont mariés. A cette époque, on ne se mariait pas avant d'en avoir les moyens.

»Mon père ne savait dire qu'une chose en suisse allemand: «schwar denitt». C'est-à-dire «ist das wahr oder nicht?». Ils se sont quand même beaucoup aimés! D'ailleurs, sur les photos que j'ai d'eux où ils sont en couple, elle est toujours penchée vers lui ou elle lui tient le bras. Quand ils ont vieilli, et que leur santé a exigé qu'ils aillent dans une maison de retraite à Burier, ils n'ont plus pu être ensemble. Les règlements du canton de Vaud interdisaient alors qu'un homme et une femme, même mariés, partagent une même chambre dans ce type d'établissement. Ça n'a pas empêché ma mère, en chaise roulante du fait d'une paralysie partielle, d'aller tous les jours retrouver mon père, jusqu'à sa mort en 1981. Elle, malgré son handicap, est restée alerte jusqu'au bout, lisant les journaux, se tenant au courant de tout. Ma sœur Sylvia, ma cadette de quatre ans, mon frère, mon aîné de quatre ans également (décédé depuis lors) et moi, on est allés la voir pratiquement tous les jours, jusqu'à ce qu'elle s'en aille, en 1983.

»Je n'ai pas connu mes grands-parents maternels zurichois. Mon grand-père paternel, Gottfried, originaire de Berne, non plus. C'est lui qui avait fondé la boulangerie. Par contre, j'allais régulièrement chez ma grand-maman, Henriette Amélie qui, veuve, s'était remariée avec un conducteur des trams et qui habitait Clarens. A 6-7 ans, on m'envoyait chez elle, seul en tram, pour le week-end, avec un panier plein de friandises de la boulangerie. J'ai encore en bouche le souvenir de sa sauce à salade à l'huile de noix, des noix qu'elle faisait moudre dans un moulin à noix de Brent, et qu'elle parfumait avec des herbes du jardin.

»A part mon père, elle avait eu cinq autres fils et une fille, décédée toute petite. Il y avait mon parrain Gustave, dit Gusto, le garagiste, Charles, pâtissier à Genève, André, l'architecte, Ernest, également architecte, mort à Paris d'une maladie mal soignée pendant la guerre, et Gottlieb mort à 15 ans. C'est dire s'il y avait du monde aux fêtes de famille. Il y avait aussi Tante Mimi, la sœur de ma mère. Elle était institutrice, célibataire et présidente du Frauenverein de Zurich, une femme de forte corpulence qui m'aimait énormément et que j'adorais. Elle venait régulièrement pour les vacances, qu'à partir d'un certain moment on passait à Liboson, sur la route de Sonchaux, dans un chalet d'alpage, perché sur un mamelon, que louaient mes parents. Eux ne prenaient pas de vacances, ils venaient le mardi, jour de fermeture. Ce n'est que plus tard, bien après la guerre, qu'ils ont acheté une voiture et qu'ils sont partis avec des amis vers l'Adriatique ou Cavalère-sur-Mer.

»C'est à Liboson que j'ai découvert le jazz, malgré moi. Mon père avait acheté un gramophone à manivelle et un lot de disques en vrac, environ dix kilos de 78 tours. Je les faisais tourner, je leur mettais des notes, des étoiles. Plus tard, j'ai constaté que je mettais systématiquement trois étoiles au jazz. D'ailleurs mon père m'appelait Duke Ellington, parce que je battais le rythme en écoutant cette musique qui m'enthousiasmait. Ce goût s'est confirmé plus tard quand je me suis mis à écouter Pour ceux qui aiment le jazz qu'animait sur Europe 1 Daniel Filipacchi, qui est par la suite devenu mon ami. C'était l'époque où j'étais à Bâle, apprenti cuisinier. Après de mauvais résultats scolaires, mon père m'avait donné 24 heures pour choisir un métier. Je me suis demandé ce qu'il y avait de moins pire que la boulangerie. J'ai terminé premier cuisinier de Suisse avec 1,01. On comprend que mes parents se soient fait du souci quand j'ai lancé le festival.”

Le 33e Festival de jazz de Montreux se déroulera du 2 au 17 juillet. Concert tous les soirs à 20 h 30 au Stravinski Hall, à 21 h au Miles Davis Hall. www.montreuxjazz.com