FORMATION

Claude Pahud: «L'éducateur d'aujourd'hui est né des œuvres du gardien de prison et de la bonne sœur»

Avant, il y avait des «enfants caractériels» dans des «maisons de correction». Aujourd'hui, il y a des enfants en difficulté et des éducateurs. Claude Pahud est un acteur décisif de cette mutation. Arrêt sur images, à l'heure du cinquantenaire de l'école qu'il a fondée

Lausanne, mai 1954. Claude et Monique Pahud foncent en catastrophe chez le fripier pour trouver de quoi finir de meubler les chambres de leurs futurs élèves: «leur» école, que tout le monde appellera bientôt «l'école Pahud», doit ouvrir trois jours plus tard dans une ancienne grange à Vennes sur Lausanne. Monique, issue de l'Ecole d'études sociales de Genève, est enceinte de 8 mois. C'est Claude, licencié en sciences pédagogiques, chef scout et speaker à la Radio romande, qui a été nommé directeur du premier établissement romand à former des éducateurs. Le Centre de formation d'éducateurs pour l'enfance et l'adolescence inadaptées, devenu en 1964, après fusion avec l'Ecole d'assistantes sociales, l'Ecole d'études sociales et pédagogiques, fête ses 50 ans avec un ouvrage collectif. Retour, avec Claude Pahud, sur une période charnière où, en même temps que naissait un métier, se métamorphosait le regard sur l'enfant.

Le Temps: Vous entrez en scène à une époque, les années cinquante, où on parlait des enfants «caractériels» ou «arriérés», et où on les plaçait dans des maisons «de redressement» ou de «correction»….

Claude Pahud: C'est vrai, on utilisait ces vocables-là, et même si ceux qui les employaient n'avaient pas d'intention péjorative, les mots sont significatifs d'une vision des choses. L'aspect rural de ces maisons était important aussi. L'une d'elles, près d'Oron, s'appelait la «Colonie agricole de Cerix» et abritait des «colons». L'idée était que les enfants placés devaient travailler la terre, de manière à coûter le moins possible à la communauté. Dans les années vingt, on les punissait en leur faisant bêcher les champs non à une, mais à deux profondeurs de bêche. C'est donc la marne, la terre non productive, qui remontait à la surface! L'idée de l'expiation était très présente, et derrière elle, celle de la culpabilité.

– Un des témoins de votre livre cite un pasteur: «Vous êtes la colère de Dieu et la punition de vos parents qui ont péché»

– Il est utile de préciser que cet état d'esprit n'était pas l'exclusivité des catholiques. Qui aime bien châtie bien, c'était le credo. On rasait la tête des fugueurs, et on forçait les eunurésiques à traverser la cour, sous le regard de tous, avec leurs draps mouillés. On croyait sincèrement bien faire, évidemment, on croit toujours bien faire. Un ami à moi dit que l'éducateur d'aujourd'hui est né des œuvres coupables du gardien de prison et de la bonne sœur. Cela traduit les deux composantes de la vision de l'époque: d'un côté la correction, de l'autre la charité. Une charité qui fait frémir aujourd'hui…

– Et que dire du terme d'«enfance inadaptée», présent dans le nom de votre école?

– A l'époque, c'était un mot nouveau, un progrès. Je m'entends dire à mes élèves – que j'appellerai, après 68, mes «étudiants»: dans le mot «inadapté», il y a une promesse de changement. Aujourd'hui, le terme est à son tour devenu obsolète. On parle de «personnes en difficulté», ou de «personnes ayant un handicap»: cela marque la volonté de reconnaître la personne d'abord, avant son problème.

– On va même plus loin dans les formulations politiquement correctes. Trop loin?

– On n'échappe pas à l'usure des mots. Mais il est intéressant de voir comment chaque époque réinvente ceux qui lui correspondent. Dans les années cinquante, on sentait souffler le courant de l'éducation nouvelle, c'était une période de profondes mutations. Une des grandes nouveautés fut de reconnaître la nécessité pour les enfants de garder une relation avec leurs parents. Jusque-là, on faisait tout pour couper les ponts, les parents des pensionnaires étant forcément mauvais. Aujourd'hui, je ne suis pas sûr que l'on ne tienne plus les parents pour coupables. Mais on les considère comme des agents obligés du cheminement de l'enfant.

– Avant l'avènement de l'éducateur, qui s'occupait de ces enfants?

– Des personnes de bonne volonté… Il en fallait pour travailler dans des conditions très dures, dans un quasi-bénévolat. L'idée de qualité professionnelle était inexistante, tout comme une formation spécifique. Le profil standard du directeur de ces maisons était celui du colonel ingénieur agronome.

– Vous avez largement contribué à «inventer» l'éducateur. Plus un gardien de prison, plus une bonne sœur, plutôt un boy- scout?

– De fait, le scoutisme a joué un rôle décisif dans cette transition. Le phénomène a mûri en France, où la guerre et l'occupation ont alimenté une immense population d'enfants en détresse pour lesquels les pouvoirs publics ont dû trouver des solutions d'accueil de fortune. Pour l'encadrement, la seule main-d'œuvre disponible était celle des jeunes gens de 17 à 20 ans, avant leur départ pour le Service de travail obligatoire en Allemagne. Parmi eux, beaucoup avaient fait leurs armes dans le scoutisme, issu en droite ligne de la pédagogie nouvelle: la grande originalité de ce mouvement est de confier des responsabilités à de très jeunes gens. Par le biais des scouts, la pédagogie active s'est imposée concrètement dans les milieux de l'accueil. La théorie a suivi.

– La figure du boy-scout avec des étoiles dans les yeux n'a-t-elle pas aussi ses limites face à la dure réalité?

– Pour faire ce métier, il faut cette qualité d'espérance, une certaine naïveté. C'est le moteur du changement. Même si, bien entendu, elle ne suffit pas.

– A «l'école Pahud», la famille du directeur vivait sous le même toit que les élèves. Elle se devait donc d'être exemplaire?

– Pas nécessairement, même si, je m'en aperçois aujourd'hui, mes enfants l'ont compris, et l'ont souffert, ainsi. Ce modèle d'organisation avait une raison d'être: nos élèves étaient appelés à exercer leur métier en internat, dans des conditions d'autonomie très limitées, ils devaient impérativement apprendre à «vivre avec». Aujourd'hui, il n'y a plus pour les éducateurs l'obligation de loger sur place et l'option de l'internat est moins prisée. Il reste que dans ce métier-là plus que dans tout autre, la vie privée et professionnelle sont imbriquées.

«La Passion d'éduquer. Genèse de l'éducation spécialisée en Suisse romande.» Ecole d'études sociales et pédagogiques, Lausanne.

Publicité