Tête-à-tête

Claudio Colucci, designer dans le vent

Le Genevois a développé avec un ingénieur français un arbre-éolienne dont les hélices sont des feuilles. Rencontre avec un créateur qui respire l’air du temps

C’est une sculpture qui arrête les passants. Pas seulement parce que l’objet en métal blanc fait 10 mètres de haut. Mais parce que les feuilles de cette structure en forme d’arbre en tournant, emmagasinent ainsi l’énergie du vent. Développés par la société française New Wind de Jérôme Michaud-Larivière mais dessinés par Claudio Colucci, designer genevois, deux exemplaires de l’arbre avaient été plantés à l’entrée de la Cop21 l’année dernière à Paris. Carton plein pour le chêne éolien. «On a enregistré 1400 commandes», précise le designer en poussant une Aeroleaf, le nom de ces hélices en résine qui s’agitent dès que l’air souffle à 2 mètres par seconde. Il y en 63, colorées en dégradé de vert, qui fournissent de quoi alimenter un foyer de quatre habitants. «Ou illuminer 400 mètres de route, ou recharger une vingtaine de voitures électriques.» Pour l’heure, c’est la banque Piguet Galland qui profite de cette énergie verte. Lors de la présentation de la maquette de l’arbre, en novembre 2013, son directeur s’est emballé pour l’objet et le projet. «La feuille de chêne est l’emblème de notre établissement», explique Olivier Calloud. «Il correspond aussi à notre volonté de présenter dans notre bâtiment des œuvres d’artistes et de designers suisses.» Il a été le premier à s’en porter acquéreur et à prendre patience. Son arbre, il l’a enfin reçu il y a quelques semaines en l’installant dans le quartier de Champel à Genève, devant les fenêtres de son établissement. Lequel, grâce à l’arbre, profite d’un effet good buzz sur les réseaux sociaux. «Il intrigue et intéresse. On voit beaucoup de gens se prendre en photo devant.»

Pour Claudio Colucci, cet arbre c’est aussi un retour à son métier de designer. Le Genevois a longtemps développé des projets d’architecture d’intérieur de boutiques et d’hôtels depuis ses bureaux asiatiques. «Là-bas les marques intègrent directement les designers dans leurs bureaux. Les indépendants développent moins d’objets et plus d’aménagements. Ou alors du design de collection en édition limitée. Je m’étais donné quatre ans avant de revenir en Suisse, reprend Claudio Colucci qui, un temps, dirigea quatre bureaux sur trois continents. Maintenant je travaille en réseau avec des équipes qui se montent en fonction des projets. C’est plus souple, plus rapide et au niveau de l’administration beaucoup moins contraignant.»


Un Suisse à Tokyo

L’Asie, le continent de Colucci, là où il a mené sa carrière pendant vingt ans. Après ses études de graphisme à l’Ecole des arts décoratifs de Genève puis à Paris – où il fréquente un temps l’atelier de Philippe Starck et fonde le collectif Radi Designers –, il quitte l’Europe, direction le Japon. Les débuts sont difficiles. Le trône du Chrysanthème cultive la réputation d’être dur en affaires. Après deux ans de vain porte-à-porte, coup de bol. Le bureau Idée s’intéresse au designer. Il lui dessine un amour de canapé baptisé Joly Cœur. Les Japonais adorent. Recoup de bol: Starck le relance. Le Français doit fournir des séries de petits objets pour les 7000 enseignes de la chaîne d’épicerie nippone Seven/Eleven. Il demande l’aide de Colucci qui relève le défi.

A partir de là, les commandes affluent: objets, pâtisserie, intérieur d’hôtel, de restaurant et de boutique de luxe, décoration de maison individuelle, à Tokyo, Marseille, Shanghai, Pékin, Madrid… Colucci vit et travaille sur douze fuseaux horaires. «Pour les Japonais, comme pour les Suisses, la signature et l’extravagance ont moins d’importance que la qualité du projet et son impact sur l’environnement, explique le designer. En Chine, c’est le contraire. Des industriels peuvent sur un coup de tête vous proposer des projets complètement fous. Ils cultivent aussi un certain goût pour le bling et pour des décors très rococo. Même si la nouvelle génération apparaît plus sensible au minimalisme. Et comprend qu’un espace vide peut aussi être luxueux.» Le style Colucci? Au départ de ses projets, il y a toujours une histoire qui a souvent trait à l’enfance, à l’amour et à l’humour. «C’est l’influence japonaise, le côté espiègle, limite kawaii.» Limite surréaliste on aimerait ajouter. En 2001, il crée pour la galerie Sentou à Paris Carafe un verre, une bouteille avec, comme son nom l’indique, un verre à pied incrusté dedans. Un drôle de flacon dont Magritte aurait pu faire un tableau. Et qui a convaincu le boss de New Wind de demander à son auteur de dessiner son Arbre à vent.

«J’ai tout de suite accepté. Ce projet d’énergie alternative arrivait au moment où je présentais mon manifeste antinucléaire. L’appât du gain et la vénalité venaient de causer la catastrophe de Fukushima. En réaction, j’avais produit une série de 10 pièces en verre basées sur l’évolution d’un nuage atomique.» Ingénieur écolo, Jérôme Michaud-Larivière adhère forcément, mais veut aussi marquer son temps. «Il aimerait que son arbre devienne un symbole design fort de la décennie, un peu comme le Minitel dans les années 80 ou le Concorde dans les années 70 que son grand-père, ça je l’ai su après, a dessiné.» Mais comment créer un arbre qui symboliserait tous les autres, tout en conservant son unicité? «On a testé un nombre incalculable de propositions. La difficulté est de disposer les feuilles de manière optimale pour obtenir le maximum de rendement sans qu’elles se gênent. Au final, je suis parti d’en haut. J’ai réalisé un dessin comme une écriture, un geste calligraphique japonais en descendant des branches jusqu’aux racines.»


Cabane à oiseaux

Pour son designer, ce végétal bien dans l’air de l’époque marque le début d’une grande aventure. Il imagine déjà tout ce qu’on pourrait planter autour: une cabane à oiseaux, une station de charge pour des voitures ou des vélos, un espace détente, en faire un signal lumineux. «Et ainsi retrouver l’idée de l’arbre comme lieu de rassemblement et de convivialité», observe Colucci. Un objet à la fois beau et intelligent, biomimétique et dont le capital de sympathie est évident. On pense à Mathieu Lehanneur, le designer français chez qui les créations technologiques – humidificateur végétal, installation vidéo pour les patients en fin de vie – touchent toutes à la nature humaine. «Alors oui, c’est quelqu’un dont je me sens proche dans l’esprit. Mais en revenant en Suisse, je veux surtout renouer avec un design plus prospectif. Le climat économique fait que les marques sont crispées et se lancent moins volontiers dans de nouveaux projets. Grâce à mon enseignement à la HEAD, j’ai retrouvé cette liberté et cette créativité.» En 2013, il présentait les coucous revisités par ses étudiants. L’exposition a circulé un peu partout dans le monde, de la Chine au Canada, en recevant à chaque fois un accueil délirant. «J’ai dressé une liste de 400 marques à qui je vais proposer des projets. Après les coucous, je travaille avec les fromages de Gruyère. En termes de design, la Suisse représente un énorme potentiel de développement.»

Depuis son bureau genevois dirigé par son fils Fabio, Claudio Colucci multiplie aussi les chantiers d’architecture d’intérieur. Depuis la fin de l’année, on peut ainsi circuler dans le Food Court qu’il a dessiné pour le centre commercial de Balexert. Un espace de restauration rapide où la clientèle a l’impression de s’attabler sous le chapeau d’un immense champignon. Et bientôt au cimetière des Rois, dans une exposition collective d’artistes «où je suis le seul designer invité. Pour autant, je ne me sens pas très à l’aise avec un objet de pure contemplation. Il faut toujours que je lui trouve une fonction. Je vais installer un monolithe, mais qui sera en fait un banc de méditation.»

A voir

L’Arbre à vent est installé à l’angle entre le 31 de l’avenue Peschier et l’avenue Louis-Aubert, devant la façade de la banque Piguet Galland

A lire

«Claudio Colucci – Kaléidoscope», Ed. Norma, 2012, 256 p.

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