Sorti en novembre dernier, le livre Schweizer Bergleben um 1950 était épuisé à Noël. Les 5000 exemplaires écoulés en un mois ont contraint les éditions lucernoises Aura à procéder à un deuxième tirage. Pas mal pour un livre de photos qui décrit le quotidien des vallées alpines il y a un demi-siècle.

Pas n'importe quelles photographies, toutefois. Frais diplômé de l'Ecole de Vevey, Peter Ammon s'était mis en tête de parcourir l'Emmental, le val Poschiavo ou le val d'Hérens à bord de sa Coccinelle, remplie jusqu'à la garde de son invraisemblable matériel photographique. Il embarquait une chambre Sinar moyen-format, des films Ektachrome, des lampes et des flashs, le nec plus ultra de la technologie à l'époque, souvent à peine disponible sur le marché. Pour réduire ses dépenses, le jeune Lucernois composait avec soin ses images, surtout les scènes d'intérieur, et ne prenait que deux ou trois photos. Il dormait dans sa VW ou chez l'habitant.

Peter Ammon venait alors d'ouvrir son studio professionnel à Lucerne. Sa quête alpine n'avait d'autre but que d'assouvir sa curiosité. Tant mieux si l'un ou l'autre de ses clichés à la Anker était utilisé pour un calendrier.

Anker? La référence picturale leste les photographies alpines de Peter Ammon, peuplées de petites blondes à tresses, de fiers agriculteurs, d'artisans, de bébés et de vieillards, d'instants de partage (prières, repas, fêtes), bref de scènes «authentiques» saisies au cœur même de l'identité suisse, ou plutôt de la représentation de cette identité. Car il s'agit bien d'une authenticité mise en scène, où les figurants revêtent leurs costumes traditionnels et prennent la pose en retenant leur souffle, comme si leur univers n'avait pas changé depuis le XIXe siècle. Alors même que le boucan des années 50 - Be bop a lula! - résonnait partout, y compris dans le Sumiswald.

Si la modernité est effacée des grandes diapositives de Peter Ammon (pas trace de radios, de voitures, de réfrigérateurs), elle est omniprésente dans les couleurs vives des Ektachrome, l'éclairage artificiel, la netteté parfaite. C'est d'ailleurs cette perfection technique qui étonne le plus aujourd'hui, habitués que nous sommes à nous représenter les années 50 dans un noir et blanc granuleux. La séduction des tableaux photographiques de Peter Ammon (aujourd'hui âgé de 82 ans) vient de la tension créée par deux mouvements opposés: rétrograde dans la recherche de l'authenticité rustique, novateur dans le rendu de la représentation.

Autant dire que le contraste est total avec Gruëzi, livre du photographe Andri Pol, habitué des pages de Géo, Facts ou Das Magazin. Accompagné de textes du journaliste de la Weltwoche David Signer, l'ouvrage compile plusieurs années de reportages dans toutes les régions de la Suisse, plus étrange pour les deux auteurs que le Bhoutan et le Swaziland réunis. Au contraire des images de Peter Ammon, la modernité est surreprésentée dans les photos d'Andri Pol. Il y a des tipis sur la Petite Scheidegg, des fumeurs de narguilé à Weggis, une nuit mexicaine dans une salle de gym, une fondue au cannabis dans un squat, une forêt de canons à neige à Zermatt. Un drapeau australien flotte dans la rue principale d'Amden, et beaucoup de centrifugeuses servent de bacs à fleurs dans les jardins. Car la Suisse de 2007 est centrifuge, ouverte aux quatre vents, aussi hétérogène qu'hybridée. Les derniers à croire dans la pureté originelle des paysages et des traditions semblent être les réalisateurs indiens de Bollywood, qui adorent filmer des scènes de leurs mélos dans l'Oberland. Mais sont-ils vraiment dupes?

Schweizer Bergleben um 1950, Peter Ammon, Ed. Aura. Textes en allemand, français, italien et romanche.

Gruëzi, Andri Pol (photo) et David Signer (texte), Ed. Kontrast. En allemand ou en anglais.