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Une Suisse peut en cacher une autre.
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Société 

Sous les clichés, l’Helvétie

Entre le fantasme d’un territoire ennuyeux, voire moribond, et l’expérience réelle du quotidien helvétique, le décalage est parfois surprenant. Pour en saisir les nuances, nous avons rencontré ceux qui ont adopté notre pays pour y vivre loin des idées reçues

La Suisse, un endroit idéal pour naître et mourir. Entre deux, mieux vaudrait fuir pour s’offrir une vie digne du XXIe siècle. Une métropole, une capitale de la mode, une ville portuaire ouverte sur l’Atlantique, un berceau révolutionnaire. Un endroit où s’écrit l’histoire. Tout sauf la neutralité, la politesse et la ponctualité.

Mais derrière l’écran opaque des clichés banques-fromage-chocolat palpite une réalité bien plus originale, plus fournie et plus complexe. Brillante en matière d’intelligence artificielle, d’énergies renouvelables et de recherche médicale, la Suisse abrite plusieurs pôles d’innovation technologique. Son offre culturelle mitraille tous azimuts en honorant à parts égales les coutumes vernaculaires et la création contemporaine, du carnaval d’Evolène à la foire d’Art Basel. Territoire escarpé oblige, les régions viticoles ont développé des procédés agricoles de pointe. Fière de ses talents, la Confédération helvétique couve quelques savoir-faire inédits. Dans la famille des orfèvres du bâtiment, demandez le tavillonneur.

S’appuyer sur les clichés

N’allez pas croire que l’image d’un pâtis verdoyant où les billets de banque poussent à heure fixe sur les cacaotiers nuise forcément au rayonnement de la Suisse. Nicolas Bideau, le directeur de Présence Suisse, l’organisme qui veille à parfaire l’image du pays à l’étranger, a carrément fait des stéréotypes nationaux son cheval de Troie: «L’enjeu n’est pas de lutter contre les clichés mais de nous appuyer sur eux pour montrer des aspects moins connus du pays. Notre devise est: confirmer et surprendre. En partant d’un atelier sur le chocolat, nous racontons, par exemple, comment des industriels suisses ont su inventer grâce à la science un produit qui a conquis le monde.»

Lorsqu’un combat de reines est posté sur Instagram, la tradition et le cool se rencontrent, l’un nourrissant l’autre

Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse

Contrairement à ce que nos voisins proches et éloignés veulent bien croire, la Suisse n’a rien d’un éden homogène pour ceux qui la vivent au quotidien. Entre la ville et les campagnes, d’une région linguistique à l’autre et en fonction du niveau social, les expériences s’opposent parfois radicalement, même s’il existe «un socle commun qui est sans doute partagé par la majorité: la démocratie directe, le rapport à la nature et au terroir, le sens du travail bien fait et le goût de l’indépendance», résume Nicolas Bideau. 

Cure de jouvence

Rien ne prouve non plus que les trésors du terroir national soient passés de mode. Aujourd’hui, les traditions et les dérivés de folklore attirent une jeunesse qui manifeste le désir de s’ancrer dans le patrimoine culturel local, quitte à le revisiter pour l’adapter à son époque. En 2019, pour la première fois de l’histoire de la Fête des Vignerons, les femmes participeront enfin au défilé des Cent-Suisses, autrefois réservé aux hommes.

Nicolas Bideau voit dans cet élan affectif un mouvement général qui dépasse le seul cas helvétique: «Lorsque les frontières deviennent plus floues, que le digital est partout et que le monde évolue rapidement, il y a un réflexe naturel de célébrer ses racines, ce qui ne signifie pas pour autant un rejet du monde actuel. Le folklore rappelle des traditions et permet de se retrouver dans un moment collectif. Lorsqu’un combat de reines est posté sur Instagram, la tradition et le cool se rencontrent, l’un nourrissant l’autre.» Sur ce réseau social dédié à l’image, 60% des utilisateurs ont moins de 30 ans. Un vivier idéal pour préparer sa cure de jouvence. Sous le hashtag #Switzerland, on trouve essentiellement du plein air et des défis sportifs. Et des montres de luxe. Mais on trouve aussi des tables contemporaines, des repérages de blogueuses, des guinguettes de festivals et des prouesses de design.

Ces irréductibles font-ils de la Suisse un pays attirant pour jeunes conquistadors impétueux? Car malgré la réputation moribonde du pays de Guillaume Tell, ils sont 25% d’étrangers à l’avoir adopté. En marge des exils politiques et des opportunités économiques, certains d’entre eux ont tout simplement choisi d’y vivre parce qu’ils y ont pris goût. La Suisse, ils ne la trouvent ni ringarde ni lénifiante. Ils y mènent une vie créative et stimulante. Subvertissent les codes existants, mènent des projets innovants. Ils font mentir la carte postale doucereuse.


Judith Desse, le geste helvétique

25 ans, France

Judith Desse débarque à Lausanne un jour de septembre, serrée dans une vieille Citroën entre ses valises et ses deux parents. Au rond-point de la gare, la famille hésite, s’arrête, demande son chemin. Derrière, pas un klaxon: «J’ai compris que je n’étais plus en France.» La Française a 23 ans, elle est infirmière, s’apprête à faire le grand saut. Quelques années plus tôt, elle s’est juré de réaliser son rêve: devenir danseuse professionnelle. Elle s’inscrit au conservatoire et travaille dur entre l’hôpital et les cours du soir. L’effort paye cash: Judith Desse réussit les auditions de la compagnie Junior «Le Marchepied», à Lausanne. Sans hésiter, elle plaque Paris pour la Romandie.

C’était en 2015. Depuis, elle a dansé pour Foofwa d’Imobilité ou Filbert Tologo et présenté deux pièces aux Quarts d’Heure du théâtre Sévelin 36, la plateforme dédiée à la jeune création. Sa compagnie, Y-D, est un clin d’œil à la génération Y, dont elle porte le gène impatient: «On me disait que j’étais trop jeune pour créer ma compagnie, que je n’avais rien à dire. Je pense au contraire qu’il faut s’exprimer très tôt pour proposer des choses moins formatées.» Son langage, qui passe les codes chorégraphiques classiques au filtre des comportements d’une société hyperconnectée, a trouvé toute sa place dans le paysage de la danse contemporaine suisse. On lui avait promis un pays morne, «un peu tristoune», elle y a trouvé une ronde ininterrompue de festivals et d’opportunités. «Ici, les talents émergents ont une place, les murs tombent facilement, les gens sont généreux de leur temps. Il y a une certaine rigidité qui m’a d’abord déroutée mais qui m’aide à me structurer. Aujourd’hui, je l’ai si bien intégrée qu’elle se traduit dans la rigueur des gestes de ma dernière création.»

Electrum, de Judith Desse, le 23 juin 2018 à la Fête de la musique – ADC Genève.


Martina Pattonieri, Lausanne, face B

30 ans, Italie

Ce soir-là, le Casino de Montbenon était noir de monde. Sur scène, en kimono rose bonbon, la Japonaise Anal Chang, égérie de la scène post-punk tokyoïte, composait des morceaux déglingués sur des jouets pour enfants. Sous l’ornement d’arches de la prestigieuse salle, Martina Pattonieri se pinçait pour croire au spectacle. Aujourd’hui responsable de production et coordinatrice artistique du Lausanne Underground Film Festival (LUFF), elle s’émerveille toujours qu’un événement si radical, «qui donne voix à des artistes et à des réalités autrement inaccessibles, avec une ouverture d’esprit totale» puisse avoir lieu en Suisse.

Elle a grandi à Parme. Pour le même nombre d’habitants, sa ville natale fait figure de monastère à côté de l’effervescence lausannoise. Depuis son arrivée il y a cinq ans, elle ne fréquente que la double-crème de la contre-culture locale. Elle commence comme projectionniste au Zinéma, le premier cinéma indépendant de Lausanne. S’installe ensuite derrière le bar du Bourg, foyer boisé des nuits alternatives, et complète son grand chelem interlope en rejoignant l’équipe de la Fête du Slip, le jeune mais déjà incontournable festival dédié aux diversités sexuelles. Des postes peu rémunérés qu’elle comble à l’occasion avec des jobs alimentaires pour assurer le minimum vital. Elle jure pouvoir se débrouiller avec 2000 francs par mois: «La culture du travail est très forte en Suisse. Il faut être super-occupé pour exister. Mais il y a un réseau, certes fragile, qui fonctionne en dehors des circuits de la vie chère. A Lausanne, une partie de la vie nocturne est aux mains de quelques collectifs très actifs, comme «Où êtes-vous tous?» Même les squats jouent un rôle important dans cette dynamique d’accueil.»


Fabio Marco, le grain du changement

33 ans, Afrique du Sud

Un flamant rose gonflable flotte sur des eaux turquoise. Un food truck vintage prend la pause face aux Dents-du-Midi. Un barista aux bras musclés sculpte des macchiato sous la façade acidulée du concept store Chic Cham, à Lausanne. Sur Instagram, la Suisse de Fabio Marco ressemble à une version alpine de la Californie de Venice Beach. Un endroit où les gens consomment des cafés élaborés dans des gobelets en carton recyclé et travaillent sur des tables en bois dans des espaces de coworking ensoleillés. Ce n’est pas le mirage mensonger des réseaux sociaux, c’est la vraie vie de Fabio Marco, torréfacteur et ébéniste. Accro aux grands espaces, ce Sud-Africain a trouvé en Suisse un endroit idéal pour concilier ses projets d’entrepreneuriat et son amour de la nature. «J’ai vu la culture du bon café se développer à New York et à Londres, alors qu’ici, le renversé régnait sans partage.»

Dans un pays qui compte plus de 400 brasseries artisanales, les usines de torréfaction sont rares. Il se met au défi de propager auprès des consommateurs helvétiques l’art de vivre que cristallise cette boisson: le partage social, le goût des canapés moelleux, la conscience du commerce équitable. «La culture de l’entreprenariat est balbutiante, c’est un parcours d’endurance. Mais les choses commencent à bouger. Lorsque l’occasion se présente, il dessine aussi le mobilier des coffee shops qui accueillent ses produits. Il travaille actuellement sur un concept de restaurant-bar victorien qui revisiterait les classiques du Commonwealth, à base d’œufs-bacon et de tartine d’avocat: «Les Suisses sont prudents, ils mettent parfois du temps à adopter les tendances. Raison de plus pour viser l’excellence.»


Rodrigo Aravena, l’antithèse

45 ans, Australie

Ses premiers pas en Suisse, Rodrigo Aravena les a faits au Montreux Jazz Festival, où il jouait avec un groupe de Melbourne, le Jamie Oehlers Quartet. Il y a pire comme décor pour faire connaissance avec le pays. Ce jour-là, il arpente les quais avec Pat Metheny et découvre une ambiance conviviale, loin des crispations guindées dont le monde du jazz peut avoir le secret. Mais c’est à Zurich qu’il s’installera quelques années plus tard. Les débuts sont difficiles. Musicien free-lance, il n’est pas le plus agressif dès qu’il s’agit de se vendre: «En Australie, les rapports sont fluides, tout se passe de manière très détendue. Rencontrer des gens en Suisse demande plus de patience.»

Deux ans plus tard, il intègre par accident le Lucerne Jazz Orchestra. Le pied est dans la porte, le bouche-à-oreille fait le reste. Originaire de Melbourne, Rodrigo Aravena a quitté une île gigantesque perdue entre deux océans pour un minuscule îlot coincé au milieu de l’Europe. En Suisse allemande, il découvre une scène cosmopolite aux accents «berlinesques» et une poignée de passionnés qui se démènent pour faire vivre leur art dans des conditions pas toujours favorables. «La Suisse ne fait pas de cadeaux à ses artistes. Pourtant je suis très impressionné lorsque je me produis au fin fond d’une ville de montagne et que je vois ces gens braver le froid pour venir nous écouter sur des scènes à ciel ouvert. Ici, le public est réservé mais extrêmement loyal.»

Aujourd’hui, il tourne avec Fai Baba, à ranger quelque part en le garage-blues et la country psychédélique. Mais plus que l’étiquette, c’est leur état d’esprit qui compte, à rebours du fameux mantra suisse: «Le mot d’ordre, c’est la prise de risque, pour casser l’ennui des schémas répétitifs.»

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