«En matière de changement climatique, il ne suffit pas que les scientifiques informent. Un véritable dialogue s'impose. Ne serait-ce que pour que les spécialistes sachent quelles sont les véritables interrogations du public ou des politiciens.» Fidèle à la conviction de son président Christoph Ritz, l'institution ProClim organisait hier à Berne, en collaboration avec les autorités, une journée d'information sur les conclusions du troisième grand rapport de l'ONU sur les changements climatiques, dont le dernier volet a été adopté début mars (lire LT du 2 mars 2001).

Les conséquences de ces changements pour la Suisse intéressaient particulièrement la centaine de convives, des scientifiques, membres de l'administration fédérale ou responsables économiques. Car l'élévation des températures risque d'être particulièrement marquée dans l'arc alpin. Entre 1961 et 1990 déjà, les températures ont augmenté d'un degré en Suisse, alors que la hausse n'a été que de 0,6 degré durant tout le XXe siècle en moyenne mondiale. De surcroît, les régions montagneuses, avec les côtes et les zones fluviales, sont celles que le rapport de l'ONU considère comme particulièrement vulnérables en Europe.

Que sait-on de l'avenir climatique de la Suisse? Martin Beniston, membre du groupe d'experts de l'ONU et professeur à l'Université de Fribourg, a expliqué lors d'une conférence de presse que les techniques de simulation permettent désormais de prévoir les changements à l'échelle des régions, et donc d'apporter une réponse fondée à cette question. Dans l'hypothèse d'un développement économique ininterrompu, plusieurs modèles prévoient par exemple des températures hivernales en 2050 de 3 à 4 degrés supérieures à leur valeur entre 1960 et 1990. S'ils sont relativement précis sur les températures (l'erreur est estimée à moins de 1,3 degré), les modèles peinent encore à évaluer le volume des précipitations. Il semble toutefois que celles-ci pourraient devenir plus abondantes en hiver, mais régresser l'été. Ainsi, comme le résume Martin Beniston, «le climat suisse de demain pourrait ressembler au climat méditerranéen d'aujourd'hui».

L'environnement physique subira les conséquences les plus visibles de cette évolution: recul accéléré des glaciers et du gel de profondeur, décalage marqué du cycle hydrologique et élévation de la limite de la neige. Ces changements risquent d'affecter directement plusieurs secteurs économiques comme le tourisme hivernal, la production hydroélectrique, l'agriculture ou les assurances – à cause de dégâts naturels plus fréquents.

Le dernier volet du rapport de l'ONU examine les mesures que l'humanité peut prendre si elle entend freiner cette évolution. Et conclut qu'elle en a les moyens techniques. Comme le relève Eberhard Jochem, professeur à l'EPFZ et vice-président du groupe qui s'est penché sur cette question, les progrès ont été beaucoup plus rapides que ce que prévoyait le second rapport en 1995. Ils permettraient, associés à des mesures politiques internationales, de ramener d'ici à 2020 les émissions mondiales de gaz à effet de serre à leur niveau de 1990. Le rapport évalue même le coût économique de cette révolution. En Suisse, selon Eberhard Jochem, il serait inférieur à 80 francs par habitant et par année.

Reste à savoir si les négociations internationales, qui doivent reprendre à Bonn en juillet, permettront aux Etats de se mettre d'accord sur un effort commun. Dans ce domaine, la Suisse tente de faire respecter une ligne dite de l'«intégrité environnementale», comme l'a précisé Beat Nobs, ambassadeur et chef de la division Affaires internationales de l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP). Les négociateurs suisses tentent d'éviter que les accords internationaux ne permettent, par des mécanismes comme le marché des émissions, à des Etats d'atteindre leurs objectifs de réduction sans s'attaquer à la source du problème, la consommation de combustibles fossiles à l'intérieur de leurs frontières.

Ils auront sans doute fort à faire. «Le résumé du dernier volet du rapport, consacré justement à la politique de réduction, plaide plutôt en faveur d'une utilisation étendue de ces mécanismes, ainsi que des puits de carbone, observe José Romero, l'un des délégués suisses dans les conférences d'adoption du rapport. Par exemple en affirmant que le coût des mesures pourrait être réduit de moitié en autorisant une «pleine» utilisation des mécanismes.» Eberhard Jochem voit dans les négociations en cours «une épreuve de vérité pour la société industrielle d'aujourd'hui. Saura-t-elle intervenir des décennies avant l'arrivée des problèmes, ou réagira-t-elle, comme jusqu'à présent, uniquement aux problèmes présents?»