Société 

Dans les clubs ultra-privés où l’élite de la tech vient socialiser, et plus si affinités

Dans la capitale de la tech, les bonnes vieilles «soirées networking» ont été remplacées par des clubs – payants – où des membres triés sur le volet se retrouvent «comme à la maison». Bars secrets, masques à plumes et sushis hors de prix: tout est bon pour sceller les deals de demain

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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«C’est ici, vous êtes sûre?» demande le chauffeur Uber en s’arrêtant devant une porte bleu nuit. Difficile à dire. Un B majuscule, «xxx» et une sonnette. Pas un valet, pas un panneau: rien, à l’extérieur, ne laisse deviner que cette ancienne usine de marbre renferme 5000 m² de restaurants, bars, spa, et patio de luxe destinés aux membres du «club» au cœur du Financial District. Bienvenue au Battery, une immense salle de jeux pour hipsters-devenus-millionnaires, poids lourds de la tech et wanna be cool-kids en quête d’interaction sociale et professionnelle.

Ces cinq dernières années, San Francisco a vu fleurir les communautés d’élite. Dans ces collisionneurs de particules soigneusement choisies, la crème de la tech vient boire un verre et prendre le pouls de l’industrie à l’abri de la misère humaine. En émergent, si tout se passe bien, les meilleures rencontres et les meilleurs deals. Il en existe une poignée en ville – si tous misent sur la discrétion, chacun a son ADN. Celui qui incarne le mieux cet entre-soi est sans conteste The Battery, dont les portes ont ouvert en 2013 sous l’impulsion du couple d’entrepreneurs Xochi et Michael Birch. Après avoir vendu leur réseau social, Bebo, à AOL pour 850 millions de dollars, ces derniers ont créé l’institution pour permettre aux grands esprits de l’époque de se retrouver dans un lieu à la hauteur de leurs ambitions.

Ni photo ni vidéo

L’étiquette y est stricte: pas de photo, pas de vidéo – les récalcitrants seront sèchement rappelés à l’ordre. Les appels téléphoniques sont passés uniquement dans des cabines vintage prévues à cet effet. En plus d’un séduisant espace de travail, la carte de membre ouvre les portes d’événements et de conférences organisés plusieurs fois par semaine: humoristes, débats politiques, méditation, tout y passe. Les plus gros poissons, ceux appartenant au cercle restreint des membres estampillés «High Voltage» et s’avérant être de généreux donateurs de Battery Powered, la fondation philanthropique du club, sont même invités de temps en temps à un dîner au ranch du couple.

Pour y mettre le pied, deux options: devenir un des 1400 membres pour 2500 dollars l’année après quatre séries d’entretiens qui s’assurent du pedigree du candidat, ou être invité par un membre en sa présence. On l’aura compris, la barrière d’entrée n’est pas le prix, c’est tout le reste: présentation, bagage culturel et social, CV.

«Networking is the name of the game»

Chris¹, fringant entrepreneur russo-britannique, s’installe sur un siège chauffé du patio. Entre ses domiciles de Londres et de Monaco, il passe deux mois par an à San Francisco et vient d’obtenir sa carte de membre au Battery. «Le processus de sélection est simple. Pour chacun des quatre entretiens, j’ai reçu un lien actif pendant vingt minutes sur une plateforme de vidéoconférence. L’objectif: savoir si tu es le genre de personnes à côté de qui ce «jury» aimerait être assis au bar.»

«Ce qu’il faut comprendre, c’est que, networking is the name of the game², pitcher une start-up à un investisseur fait partie intégrante du tissu social. C’est vrai partout à San Francisco et The Battery en est le parfait concentré. J’aime cet endroit parce que j’ai la certitude de rencontrer des gens intelligents, dans une sorte de brainstorming constant qui risque de m’ouvrir des portes.» L’heure tourne et les regards obliques glissent sur chaque nouveau venu: qui va là? Serait-ce un big shot d’Apple ou Google? Serait-ce Justin Bieber, photographié à son insu au Battery en 2016? Non, c’est Klay Thompson, une des stars de la NBA, tout simplement.

J’aime cet endroit parce que j’ai la certitude de rencontrer des gens intelligents, dans une sorte de brainstorming constant

Pour créer la connivence, les architectes et concepteurs n’ont pas lésiné sur les clins d’œil aux millennials, à grand renfort de battements de cils: ici, la carte de membre ouvre une pièce aveugle où sont entreposés des dizaines de masques et de costumes devant un photomaton, là, le précieux sésame ouvre une porte secrète se découpant soudain d’une bibliothèque pour dévoiler un petit bar plus calme que les autres. Sur les tables, Candy, le magazine du Battery, tire un portrait flatteur de différents membres.

Gare à l’ouverture

Accusé par la presse locale de perpétuer l’élitisme qui ronge la baie depuis une vingtaine d’années, le couple Birch a promis d’ouvrir les lieux et a mis en place des prix préférentiels pour les artistes et les étudiants ces derniers mois. Limonade à la main, un autre startuper de la biotech s’en offusque. «Ces trois dernières années, ils ont commencé à accepter n’importe qui et cela dilue la qualité des membres initiaux. Plus ils seront commerciaux, plus ils devront s’ouvrir, au détriment des premiers membres.»

Les plus sérieux sur la scène de la tech ne font pas partie d’un seul club mais de plusieurs: «Il y a une vraie FOMO³ dans cette ville, tout le monde a peur de rater the next big thing, me lance Pascale, une investisseuse française expatriée à San Francisco depuis seize ans, qui me rejoint devant le Modernist le lendemain. Autre club, autre ambiance, même objectif. Celui-ci coûte 2000 dollars par an (dont un crédit de 1000 dollars au resto et bar du club) et est encore davantage orienté tech.

Elle s’identifie avec son empreinte digitale: une porte noire et nue s’ouvre. Un couloir sombre nous mène à un bar plutôt banal et bruyant. Aujourd’hui, c’est «soirée discussion au coin du feu»: une conversation entre Steve Chen, un des créateurs du Modernist et l’un des fondateurs de Twitch, un réseau social de vidéos en ligne. Derrière nous, un des pères de la plateforme de critiques de films Rotten Tomatoes s’installe près des mots «Let’s make magic» qui s’étalent sur des murs de briques crues. Une centaine de personnes en sweatshirt, jean bleu et baskets discutent investissement et création d’entreprise entre deux cocktails à l’huile de truffe à 20 dollars. En cuisine ce soir, le chef japonais Akiko officie et, même si j’ai très faim, le prix des sushis (65 dollars les 10, sans les 20% de pourboire obligatoires) me coupe l’appétit.

«Ton réseau est ta valeur réelle»

Alors qu’une jeune femme d’origine asiatique tente de convaincre la table de l’intérêt de son innovation en matière de soin de la peau, mon hôte se tourne vers moi. «A San Francisco, your network is your net worth: «ton réseau est ta valeur réelle». C’est dans ce genre d’endroits que tu vas rencontrer ton futur VC [venture capitalist, un investisseur qui prendra des participations dans des sociétés non cotées, ndlr], ton associé, ou l’employé que tu n’as pas le temps de chercher. C’est ici que ça se passe, pas dans la Silicon Valley.»

Pascale, qui fait également partie du Battery, est enceinte. «Quand je l’ai annoncé, on m’a dit: c’est génial que tu sois membre, tu vas pouvoir monnayer l’entrée de tes enfants dans les meilleurs établissements en cooptant les directeurs d’école.» Etait-ce une blague, un pied de nez à la reproduction sociale? Rien n’est moins sûr.


1) Nom d’emprunt, à sa demande.

2) «Le networking est ce à quoi tout le monde joue».

3) «Fear of Missing Out», l’angoisse de rater quelque chose.

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