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Consommateur de cocaïne zurichois photographié en 2006.
© MARTIN RUETSCHI / Keystone

Drogue

La cocaïne, cet obscur plaisir des Suisses

Selon la dernière étude de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), la Suisse serait le pays européen où l’on consomme le plus de cocaïne. Mais quelle est cette étrange spécificité helvète?

Les chiffres de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) sont sans appel. Selon leur dernière étude réalisée sur les eaux usées d’une cinquantaine de villes européennes, cinq villes suisses figurent dans le top ten des cités où l’on consomme le plus de cocaïne. Mais comment comprendre pareille consommation sur nos terres? Y aurait-il, en matière de drogues, une spécificité helvétique?



«Depuis le milieu des années 1990, la cocaïne s’est démocratisée, elle n’est plus du tout réservée à une élite», explique le procureur neuchâtelois Nicolas Feuz, spécialisé dans le trafic de stupéfiants. «Son prix au gramme a considérablement baissé et l’arrivée de trafiquants d’Afrique de l’Ouest dans nos rues a également permis un accès plus facile au produit.»

On est tellement dans le dur en Suisse, stressé de toutes parts, qu’il n’est pas surprenant que l’on se dirige vers de telles substances…

Raymond, un consommateur

Raymond, 50 ans et à l’aide sociale, le confirme: «Le pouvoir d’achat en Suisse fait que l’on peut aisément s’offrir ce plaisir de temps à autre.» Et d’enchaîner aussitôt: «On est tellement dans le dur dans ce pays, stressé de toutes parts, qu’il n’est pas surprenant que l’on se dirige vers de telles substances…» L’homme, un brin désabusé, fait ouvertement référence à la violence de la société actuelle, qui a fait exploser ces dernières années le nombre de burn-out et de dépressions.



Contrairement à la légende qui en fait une drogue récréative au possible, la cocaïne dévoile un double visage: celui d’un simple agrément de divertissement d’un côté, mais aussi celui d’une forme d’automédication face aux pressions ambiantes. «La Suisse est un pays intéressant pour ces produits, qui ont pour effet d’augmenter les capacités individuelles», atteste le sociologue Sandro Cattacin, membre de la Commission fédérale pour les questions liées aux drogues (CFLD). «Les villes suisses participent de ce capitalisme nerveux qui combine performance, innovation et argent. A ce monde de la performance économique s’ajoute une scène culturelle vivante et internationale où ce type de produit est utilisé pour augmenter la concentration dans le travail et renforcer ses énergies, au moins durant une courte période.»

Un antidote au stress

Si elle touche désormais toutes les couches sociales, la cocaïne n’en est pas moins consommée à outrance dans certaines professions, où le stress est omniprésent. «La cocaïne, c’est un peu la drogue de notre temps», lâche d’ailleurs Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse. «C’est un stimulant qui peut vous donner le sentiment d’être plus performant et plus compétent socialement. Par ailleurs, elle jouit d’une assez bonne image – un paradoxe pour une drogue souvent transportée par des «mules» qui doivent l’ingérer avant de la rendre aux toilettes…»

Actif dans le monde culturel, Laurent, 28 ans, a été un consommateur régulier pendant quelques années. «La cocaïne me permettait de faire la fête et de boire sans ressentir les effets de l’alcool», exprime-t-il. Le jeune homme avait donc toute sa tête pour jouer de son bagout lors de ces soirées où liens privés et professionnels se chevauchent dangereusement.

«La cocaïne n’est pas que récréative», insiste d’ailleurs Frank Zobel. Il en veut pour preuve les chiffres dévoilés par l’analyse des eaux usées. «On observe que  la consommation de cocaïne augmente en fin de semaine mais pas autant que la drogue festive par excellence: l’ecstasy. Cela signifie que la cocaïne est aussi consommée durant la semaine et sans doute dans différents contextes: dans la sphère professionnelle ou privée par exemple.»



Corinne, l’ex-épouse d’un «cadre dynamique» – comme on dit –, témoigne également. «Mon mari avait pour habitude d’en consommer quasi quotidiennement sur son lieu de travail. Dans sa profession, la cocaïne n’est de loin pas un tabou», exprime-t-elle. Et de confier sans détour: «C’est lui qui m’y a initiée. Pour nos jeux intimes…» Après ces nuits d’ébats vigoureux, le manque et une fatigue assourdissante se faisaient violemment ressentir. «Il s’en servait alors pour me mettre à sa botte», se rappelle avec aigreur cette jeune mère au foyer, qui a trouvé la force de se libérer de cette double emprise.

Des consommateurs plus «raisonnables»

«Dans l’ensemble, les consommateurs et consommatrices de cocaïne – comme d’autres produits qui augmentent la capacité de travail (les neuro-enhancers) – sont bien conscients des effets et du dosage, et donc dans une logique d’utilisation plutôt raisonnable», estime le sociologue. Pour sa part, Laurent a cependant décidé de s’éloigner de cette substance, dont il devenait victime malgré lui: «Je n’arrivais plus à travailler les jours d’après, je ne parvenais plus à respecter mes engagements.»

A Lausanne, par exemple, il suffit d’aller à Chauderon. Rapidement, un dealer va s’approcher de toi: un mec qui veut de la coke, cela se voit: il est nerveux, agité, il a le regard qui frise…

Thierry, ancien consommateur

Mais comment cette drogue circule-t-elle pour pouvoir toucher autant de publics différents? «Nous avons, comme pour d’autres produits illégaux, des circuits multiples», note Sandro Cattacin. «La rue chez certains vendeurs, les livraisons à la maison ou au bureau, et enfin des invités spéciaux de ceux qui organisent des fêtes. Dans ce cas, les dealers passent tout simplement à une certaine heure de la nuit dans les endroits de fête, des lieux de la prostitution ou dans les after parties et y vendent leur produit.»

«Les trafiquants n’hésitent plus à racoler dans nos rues et à approcher de façon spontanée des clients potentiels», indique encore Nicolas Feuz, le procureur neuchâtelois. Thierry, ancien consommateur occasionnel, raconte: «A Lausanne, par exemple, il suffit d’aller à Chauderon. Rapidement, un dealer va s’approcher de toi: un mec qui veut de la coke, cela se voit: il est nerveux, agité, il a le regard qui frise…» Raymond, lui, avait son réseau notamment auprès de gérants de bars. «Des commandes par internet et des importations par voie postale existent également», signale encore l’homme de loi.

Difficile de résister. En d'en sortir

Laurent, qui a aujourd’hui décroché de ce qui devenait pour lui un réel problème, s’agace désormais de la présence de cette substance dans ses lieux de fête habituels. «Je n’ai plus envie d’aller faire la fête chez telle ou telle personne, sachant que tôt ou tard un dealer viendra vendre sa dope.» Résister à en prendre, dans ces conditions, n’est toujours pas pour lui une mince affaire.

«Contrairement à l’héroïne, il n’existe aucun produit de substitution pour soigner les consommateurs. L’abstinence est alors très compliquée», explique le procureur. «Toute consommation problématique est liée à d’autres choses que le produit, à des difficultés de vie, des problèmes psychiques, des dépressions», rappelle toutefois Sandro Cattacin. «Il faut donc en général, et ceci vaut pour la cocaïne, ne pas s’attaquer aux produits, mais aider les gens à mieux vivre…»


«La cocaïne peut être un essai d’automédication»

Barbara Broers, professeure, est cheffe de l’unité des dépendances des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Elle explique ici les effets de la cocaïne sur celui ou celle qui la consomme

La cocaïne est souvent référencée comme une «drogue récréative», est-ce à dire que les risques d’addiction sont faibles?

La cocaïne est une substance stimulante, et pour la majorité des consommateurs associée à un usage dans le contexte festif et récréatif, ce qui explique cette «réputation». On estime que moins de 10% d’usagers de cocaïne peuvent développer une dépendance, ce qui n’est pas négligeable. Comme pour toute autre substance psychoactive, la consommation pour certains n’est pas festive, mais c’est un essai d’automédication d’un état dépressif, par exemple, d’un trouble d’hyperactivité ou de déficit d’attention. Pour ces personnes le risque de perte de contrôle est plus grand.

A partir de quel moment peut-on parler d’addiction?

L’addiction est un terme un peu «fourre-tout» et non un diagnostic médical officiel. Ce qui importe, c’est de savoir s’il y a «perte de contrôle sur l’usage d’une substance ou un comportement», donc si le consommateur a encore la liberté de choisir s’il veut consommer une substance ou pas, et dans quelle quantité.

Comment agit véritablement cette drogue sur le cerveau?

La cocaïne inhibe la recapture de la dopamine dans des neurones présynaptiques du cerveau. Il en résulte une accumulation massive du neurotransmetteur «du plaisir» dans la synapse, avec pour conséquence un effet (court) de bien-être et de plein d'énergie. La conséquence est une perturbation notable du cycle naturel, qui donnera un manque important de dopamine dans la période qui suit et un sentiment de vide et de fatigue.

Quels effets indésirables une consommation même récréative peut-elle avoir?

A court terme les risques de la consommation de cocaïne sont en lien avec l’incertitude de la qualité de ce produit illicite (pureté de la substance, produits de coupage) et les risques cardiovasculaires, avec une augmentation de la tension artérielle, des troubles du rythme cardiaque et des accidents vasculaires.

Et à long terme?

A plus long terme, ce sont surtout des problèmes de la dérégulation du sommeil, d’une fatigue importante et d’un état dépressif. En cas de prise chronique, des consommateurs peuvent présenter une perte de poids importante, des décompensations psychotiques et des lésions nasales si la substance est sniffée. Et n’oublions pas les risques liés à la consommation d’une substance illicite, comme le risque de retrait de permis de conduire et des nuisances légales. Très souvent, la prise de cocaïne s’accompagne de prise d’alcool, et pour certains ce sont surtout les conséquences d’une consommation problématique d’alcool qui menacent la santé de la personne.

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