Thierry Carrel

Du cœur à l’ouvrage

Scolarisé chez les Jésuites, le chirurgien Fribourgois Thierry Carrel vise une médecine ouverte et formatrice. Un excès de poids l’a poussé questionner sa santé et remonter sur un vélo

Au printemps passé, le patron de la chirurgie cardiovasculaire bernoise – 400 employés, 90 millions de budget – s’est décidé à agir pour sa propre santé. A 102 kilos, il est allé consulter une nutritionniste «en ville», qui lui a concocté un programme minceur de 25 semaines. Le professeur a opté pour le vélo. Ses deux virées hebdomadaires de Berne à Thun le long de l’Aaretal et du Gürbetal ont ramené sa silhouette à 75 kilos. «C’était une question de cohérence face aux patients», confie-t-il, avec un accent fribourgeois. «Je rêve en allemand, je travaille en Bernois», précise l’homme, dont la femme, Sabine Dahinden, animatrice à l’émission de TV «Schweiz aktuell», vient d’Uri.

A l’hôpital universitaire de l’Ile, le chirurgien en chef participe jusqu’à une quinzaine d’interventions cardiaques par semaine. A 55 ans, il estime avoir vu passer sous son scalpel ou son contrôle plus de 10 000 patients. Thierry Carrel, qui est connu comme le loup blanc en Suisse alémanique, est sur la brèche. «En octobre, je suis allé opérer au Japon, à mon retour, mon emploi du temps était plein à craquer», raconte cet amoureux de la philosophie et du trombone, qui s’est aussi engagé dans l’humanitaire, opérant par exemple des enfants à Perm (Russie) avec des membres de la Clinique de chirurgie cardiovasculaire de l’Hôpital de l’Ile.

Nommé Docteur honoris causa de l’Université de Fribourg en novembre, l’homme est un bourreau de travail, mais il vise l’économie. «Je ne ferme pas tout, je délègue», dit-il, parlant des opérations, où il intervient aux moments clefs. Cette posture, qui n’est pas celle de tous ses homologues, lui permet de lâcher la bride à ses médecins assistants. Donc à les former. Le boss nous montre un questionnaire comparatif mené en 2015 par l’École polytechnique fédérale de Zurich, qui indique une note de satisfaction de 5.3 attribuée à son service par ses médecins en formation, pour une moyenne générale de 3.6 points sur la cohorte globale. «Et en Suisse romande, on est en dessous», estime le professeur, qui a soupçonné le CHUV de placer plus rapidement les malades sur la liste d’attente pour augmenter leurs chances de bénéficier d’une transplantation cardiaque. En 2013, leur nombre s’est élevé à 32, dont 11 au CHUV, selon l’Office fédéral de la santé publique. Le ratio de ces opérations en Suisse romande est donc plus élevé par rapport à la population, insiste cet immigré en terres alémaniques.

D’où lui vient ce goût de la confrontation? Peut-être des Jésuites, analyse cet ancien écolier du Collège Saint-Michel, qui a usé ses culottes dans cet établissement durant les années 1970. Il raconte les processions de la Fête-Dieu, avec 50 prêtres et 1500 collégiens, la fanfare, plus les jeunes filles du Collège Sainte-Croix. Une partie des enseignants étaient donc des Jésuites, «les plus ouverts des catholiques», dit-il. Le programme du collège inclut 5 heures de philosophie par semaine deux années durant. Des cours de sciences religieuses sont donnés durant toute la scolarité. Les élèves y comparent le bouddhisme, l’Islam, le christianisme. «Les Jésuites étaient médecins, physiciens, très ouverts. On disait de Fribourg que c’était l’enfer catholique. Je dirais plutôt que c’était son paradis. Car on vit plus gaiment chez les catholiques, où la place du péché est grande, mais où il y a ensuite l’absolution», se réjouit Thierry Carrel.

Le Fribourgeois s’engage dans la chirurgie cardiovasculaire au milieu des années 1980. La transplantation cardiaque, qui avait connu un creux dans les années 1970 en raison d’échecs liés aux «rejets», redémarre. Il cite Barnard, le Sud-Africain, qui réussit la première transplantation cardiaque en 1967. Puis le Neuchâtelois Jean-François Borel qui découvre (pour Sulzer) la ciclosporine dans un champignon trouvé en Norvège. Cet agent permet de juguler le rejet d’un organe étranger par le corps. Carrel loue Ake Senning, chef du Département de chirurgie à Zurich, qui exécutera la première greffe de cœur en Suisse en 1969. Le Suédois formera le Croate Marko Turina, premier patron de la chirurgie cardiaque à Zurich. «Turina était l’autorité en Suisse. Il innovait, il investiguait, il avait une intuition extraordinaire. Les premiers mois, les médecins assistants suivaient chaque opération avec lui. On ouvrait et on refermait (les patients: nldr) et nous dictions les rapports opératoires. Il faisait tout: les nouveaux nés, les enfants, les opérations de malformations congénitales complexes. Après six mois de formation, on se retrouvait jeté dans le bain, à opérer seul avec un assistant. Il était très autoritaire, mais on avait été éduqués comme ça et je n’en ai pas souffert.»

A Zurich, Marko Turina espère garder son protégé près de lui et lui propose de remplacer – quand il partira – Ludwig Karl von Segesser. Le Lucernois est le prédécesseur de l’actuel chef de clinique de chirurgie cardiovasculaire du CHUV, René Prêtre. Privat Docent en poche, le Fribourgeois choisit en fait de s’envoler pour Hanovre, «Mecque de la transplantation du cœur et du poumon», quitte à froisser son patron. Carrel se perfectionne en Finlande et plus tard aux Etats-Unis. A Paris, il travaille avec le chirurgien Claude Planché. «A midi, il m’invitait dans son bureau et me demandait; alors, qu’est-ce qu’on va faire cette après-midi? Un soin palliatif, ou une grande correction? Il parlait comme un livre», se remémore le Suisse. Le médecin débarque à Berne en 1996, avant se voir offrir un poste chef de clinique à Erlangen-Nuremberg. Mais à l’hôpital de l’Ile, le patron de la chirurgie cardiovasculaire, Ulrich Althaus, annonce que dans ces conditions, il quittera son poste deux ans avant sa retraite. «Il a eu beaucoup de grandeur», commente l’actuel boss, assis 17 ans plus tard dans le même bureau, au niveau C du «Inselspital».

Passer le flambeau, transmettre son savoir: voilà l’un des ressorts de ce médecin avenant, fils d’un simple apprenti de commerce devenu trésorier général du canton de Fribourg, «juste en dessous des Conseillers d’Etat», brosse-t-il. Ainsi Thierry Carrel a-t-il participé à la commission de sélection du prochain chef de la clinique de chirurgie cardiovasculaire des HUG. L’opération vise à remplacer Afksendiyos Kalangos, qui a claqué la porte avec fracas au printemps 2015, sur fond de mésentente avec René Prêtre. Le choix pourrait se porter sur un poulain de l’écurie bernoise, murmure-t-on dans la ville confédérale. Ce serait alors un peu de l’esprit de Carrel qui volerait au secours de ce service, dans la ville où son grand-père avait vécu, comme tenancier d’un bistro. Réponse début janvier.

Mini-Bio:

1960: Naissance à Fribourg

1994: Termine sa formation postgraduée en chirurgie cardio-vasculaire à Zurich

2008: Opère le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz

1999: Dirige la clinique universitaire de chirurgie cardio-vasculaire de l’Hôpital de l’Ile

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