Alors que quelque 115 000 bêtes ont déjà été tuées, et que 31 000 s'apprêtent à l'être dans le cadre de la lutte contre l'épizootie de fièvre aphteuse qui ravage la campagne britannique depuis trois semaines, le ministre de l'Agriculture Nick Brown a averti lundi qu'il faudrait peut-être abattre un demi-million de moutons à titre préventif pour limiter la propagation de la maladie. Entre dimanche et lundi, 44 nouveaux foyers ont été décelés sur le territoire du Royaume-Uni, ce qui porte le total à 183, tandis que près de 160 fermes «suspectes» ont été placées en quarantaine. L'étendue de l'épizootie provoque colère et controverse: le ministre a beau répéter que la progression de la maladie est «sous contrôle», le gouvernement irlandais a violemment mis en cause Londres, et plusieurs groupes d'intérêt, du tourisme aux milieux sportifs, s'apprêtent à demander des compensations financières.

Avec l'arrivée du printemps, de nouveaux problèmes surgissent dans cette crise agricole britannique. Normalement, plus de 500 000 moutons devraient regagner les pâturages d'été des régions vallonnées de l'île, notamment pour permettre aux brebis de mettre au monde leurs agneaux. Les troupeaux de bovins devraient prendre la place des moutons dans les plaines. Or, ces mouvements croisés d'animaux sont considérés comme très risqués par le Ministère de l'agriculture et des pêches (Maaf), qui envisage de donner l'ordre de tuer ces bêtes pour parer à toute éventualité, une manœuvre que certains comparent aux abattages massifs pratiqués en France ces derniers jours.

Les alternatives à cette solution radicale sont peu nombreuses et présentent toutes d'autres risques et d'autres problèmes. La naissance des agneaux sur les pâturages d'hiver ou autour des étables conduirait ainsi à une trop forte concentration d'animaux. Le déplacement des troupeaux dans d'autres régions de plaine implique des risques accrus pour les comtés «sains», déjà menacés par la propagation «naturelle» du virus. Ainsi, le comté du Kent vient d'être touché et les spécialistes sont convaincus que la fièvre aphteuse a été transportée depuis les comtés voisins par le violent vent d'ouest qui a soufflé ces derniers jours.

Les signes de discorde se multiplient au fur et à mesure que la maladie s'installe, même si les sondages populaires donnent à Tony Blair une note maximale pour la façon dont son gouvernement s'est impliqué dans cette affaire. La plus grande controverse oppose désormais les éleveurs à d'autres corps de métier. Dimanche, l'hebdomadaire The Observer faisait remarquer la disproportion entre l'importance symbolique des paysans et leur poids économique réel, titrant sur la ruine qui menace désormais l'industrie touristique britannique, un marché évalué à 250 millions de francs par semaine. Lundi, des premières voix réclamaient une compensation financière pour le tourisme rural, où les réservations ont chuté de trois quarts. Un hôtelier, très vindicatif, faisait remarquer que seuls 10% des éleveurs britanniques sont assurés contre des épidémies telles la fièvre aphteuse: «Nous payons à leur place, et plutôt deux fois qu'une, s'emportait-il lors d'un débat radiophonique. D'abord comme contribuables, ensuite comme industrie.» Tout en reconnaissant le problème, un économiste soutenait la position gouvernementale: «Il est impossible de s'engager dans un processus complet de compensation, car la limite qui détermine qui y a droit est ensuite impossible à fixer.»

Alors que les événements sportifs annulés ou reportés à cause de la maladie se multiplient (festival hippique de Cheltenham, tournoi de rugby des Six Nations, matches de badminton, etc.), les éleveurs protestent contre le maintien de certaines courses de chevaux, des animaux qui ne contractent pas la fièvre aphteuse mais la transmettent.

Le vétérinaire en chef Jim Scudamore a fait un geste d'apaisement en faveur de l'industrie touristique lundi, en indiquant qu'il se refusait à demander à ses concitoyens d'éviter la campagne durant les vacances de Pâques. «Notre problème, c'est de ne pas savoir où la maladie se trouve», a-t-il ajouté. Face à ce constat, l'insistance avec laquelle Nick Brown affirme que l'épizootie est «sous contrôle» en a stupéfié plus d'un. A commencer par le gouvernement irlandais, qui s'est dit «scandalisé» par la «légèreté» de Londres, qui agit «comme si la maladie allait s'évaporer d'elle-même». Les Irlandais, qui ont notamment supprimé les cortèges de la Saint-Patrick, leur fête nationale, prévus samedi, sont traités de paranoïaques par les médias anglais…