Toute cette semaine, notre collaborateur Christian Lecomte et le photographe du «Temps», Eddy Mottaz, parcourent la frontière romande pour évaluer comment le Covid-19 transforme les relations entre la Suisse francophone et ses voisins.

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Avec les «pendolari» du Brig-Domo

Franchir la douane de Bardonnex, à la sortie du canton de Genève, un samedi au petit matin, puis filer sur l’autoroute Blanche en direction de Chamonix revient à mesurer très vite la différence en matière de confinement entre la Suisse et la France. Il est «semi» d’un côté (on peut circuler), total de l’autre (on ne circule pas). Illustration en se lançant sur le tronçon, avec les documents justifiant le voyage, carte de presse et ordre de mission.

En temps normal, c’est 50 000 automobiles et 4000 camions chaque jour. Mais l’époque ne l’est pas. Vision surréaliste d’une quatre-voies quasi vide: quelques poids lourds lituaniens, polonais, roumains et italiens transitant par le tunnel du Mont-Blanc, autant de véhicules légers, très pressés le plus souvent. Le bitume libre et rutilant invite à conduire vite. Si le pays est à l’arrêt, les radars, eux, fonctionnent. Les amendes seront corsées.

L'horreur des bolides

Voilà qui devrait réjouir Jean-Marc Peillex, le maire de Saint-Gervais (6000 habitants). Il a en horreur les conducteurs de bolides, «les mêmes qui vous emmerdent tout le temps, qui vous passent devant au télésiège ou à la caisse du supermarché». Dans le contexte du Covid-19, il est encore moins accommodant. Il mène campagne via la presse et les réseaux sociaux contre les Parisiens, les Lyonnais, les Genevois et autres qui passent outre les mesures de confinement et viennent séjourner dans leur chalet.

Cela s’est vu durant les vacances de Pâques, cela se voit chaque week-end. «Ce sont des irresponsables et des irrespectueux. Tandis que la population locale est confinée, n’est autorisée qu’à un périmètre de marche de 1 kilomètre autour du domicile et à 100 mètres de dénivelé, des familles parcourent jusqu’à 500 kilomètres, et vont et viennent. Certains sont arrivés avec des malades du Covid-19 qui se sont retrouvés ensuite à l’hôpital de Sallanches», accuse le maire.

Volets ouverts, puis fermés

Jean-Marc Peillex a constaté de visu la présence de ces résidents secondaires, notamment à Saint-Nicolas, au-dessus de la ville. «Les volets de certains grands et beaux chalets sont ouverts le samedi matin et fermés le dimanche soir», indique-t-il. Mais c’est avant tout les habitants qui ont signalé des fenêtres soudainement éclairées. Les rares commerçants autorisés à lever leur grille observent de leur côté des têtes nouvelles et une affluence supérieure le samedi.

Une marchande de journaux: «Le Dauphiné libéré et Le Progrès [de Lyon] partent davantage ce jour-là.» L’opticien-lunetier Julien Ferrière, président de l’association des commerçants de Saint-Gervais (ci-dessous), parle lui aussi de ceux des grosses villas de Saint-Nicolas, mais ne prend pas position. On le comprend. Les temps sont durs, autant ne pas se mettre à dos une clientèle au fort pouvoir d’achat.

Reste que la présence de ces touristes irrite et indigne une frange de la population. Le 11 avril, à Chamonix, une femme a tagué une dizaine d’automobiles non immatriculées en Haute-Savoie, dont une Genevoise. Elle a écrit sur les carrosseries «C19». Le message était clair. Sarah Chelpi, qui commande le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM), précise: «Cette Chamoniarde a été identifiée et sera convoquée devant le procureur après la crise sanitaire.» L’homme de loi sera-t-il indulgent? Sourire de la cheffe d’escadron, qui préfère éluder.

Les Haut-Savoyards ont de bonnes raisons de pester contre tous ceux qui ne suivent pas les consignes gouvernementales à la lettre. Le département est très touché. Cent trente décès du Covid-19. Entre le début de mars et la mi-avril, une mortalité en hausse de 31% par rapport à la même période l’an passé. La première commune française touchée par le coronavirus, le 5 février, était haut-savoyarde: Les Contamines-Montjoie, juste au-dessus de Saint-Gervais.

Voilà qui explique pourquoi la population est tant disciplinée. Saint-Gervais est une cité qui semble vidée de ses habitants. Les rares passants ne se croisent qu’en consentant un large détour. La distance sociale est ici supérieure aux 2 mètres. «Une écrasante majorité des Saint-Gervolains affiche une conduite exemplaire», se félicite Jean-Marc Peillex. Lui-même a eu la maladie: «Elle m’a mis à plat, m’a usé et amaigri, je m’en remets à peine.» Il ne pense pas avoir été contaminé lors du premier tour des élections municipales le 15 mars, où il a été confortablement réélu. «Tout a été très bien désinfecté dans les bureaux de vote», insiste-t-il. Poursuit: «Vous savez, il a suffi de toucher à un melon chez l’épicier.»

Cela l’a conforté dans l’idée de mener bataille contre les contrevenants. «C’est de la dénonciation, pas de la délation», précise-t-il. Les forces de l’ordre confirment la présence de ces importuns. Mais les verbaliser est difficile. «Lorsqu’ils ont rejoint leur résidence, on ne peut pas intervenir, on ne peut les amender que lorsqu’ils circulent», relève le lieutenant-colonel Stéphane Bozon, du PGHM. «Ce sont des malins, ils prennent parfois de petites routes et possèdent des applications qui localisent la position des gendarmes», enchaîne Jean-Marc Peillex. Ils seraient pourvus aussi de fausses autorisations de se déplacer.

Direction Chamonix. Cent mille visiteurs par jour, hiver comme été. Mais un centre-ville désert (ci-dessus) depuis plus d’un mois. Rencontre avec Rémy, qui est allé au marché du samedi tout juste rouvert. Il a longtemps tenu un bar-restaurant très couru, a repris un refuge sur les hauteurs, envisage d’ouvrir une sandwicherie en Bretagne, à Douarnenez, «parce qu’il n’y a pas eu beaucoup de contaminés là-bas». Il confirme que ses potes suisses, des accros de la montagne, continuent à venir. Stéphane Bozon a verbalisé récemment deux Genevois sur un chemin de randonnée, bien loin de la frontière suisse. Coût: 135 euros chacun.

Une patrouille monte aux Houches. Nous pouvons la suivre. Objectif: une falaise au lieu-dit Le Coupeau, qui est un spot de grimpe. Le long de la route qui serpente, on dénombre trois automobiles genevoises garées face à des chalets. Pas âme qui vive devant la falaise. «Si deux personnes sont là, on est indulgent et on ferme les yeux. S’il y a un groupe de 25, cela change tout», dit un gendarme. Son collègue: «On les comprend, ces gens, ils aiment la nature et les sports de montagne, le confinement devient long, ils pètent les plombs.»

Une pétition déjà signée par 80 000 personnes circule en France, qui appelle à un accès raisonnable à la nature durant le confinement. «C’est le seul moyen pour ceux qui n’ont pas un logement agréable, ni un jardin, de bénéficier de l’agrément que peuvent apporter les espaces verts», est-il précisé. Jean-Marc Peillex, qui redoute que certains s’adonnent de nouveau à l’alpinisme, met son veto: «Nos hôpitaux sont déjà assez surchargés.»


Prochain épisode: à Novel, dans le Chablais français, «confiné» avant l’heure, puis retour en Suisse par bateau, de Saint-Gingolph à Nyon, en passant par Yvoire.