Apartheid et vivisection, même combat? Telle est la question que soulèvent les groupuscules les plus extrémistes de défense des animaux en Grande-Bretagne. Dans un pays où les relations entre l'homme et l'animal sont un sujet très sensible, le débat s'est focalisé autour des difficultés financières d'un des principaux laboratoires de tests cliniques animaliers. Dimanche, des centaines d'activistes masqués ont lancé des attaques contre une série de laboratoires pharmaceutiques, pendant que d'autres menaçaient les domiciles de leurs directeurs. La police a procédé à plus de 80 arrestations. Le gouvernement vient d'annoncer qu'il étudiait un renforcement de l'appareil législatif pour combattre les activistes.

«Nous nous étions donné trois ans pour contraindre Huntingdon Life Sciences à la fermeture. En douze mois, nous y sommes presque parvenus, mais notre stratégie de lutte continue», explique Natacha Taylor, porte-parole de SHAC (Stop Huntingdon Animal Cruelty). Revendiquant sa légalité (même si son leader a passé quatre mois en prison pour menaces de mort), usant au maximum des libertés accordées à ce type de groupes d'expression, SHAC, qui revendique 10 000 adhérents, multiplie les opérations d'intimidation et de pression contre le laboratoire et ses créanciers. Coiffés de têtes de mort et vêtus de blouses blanches maculées de sang, les manifestants font le piquet devant le laboratoire, les banques qui le financent, et le domicile de ses employés. Injures et pierres volent chaque jour.

Tout a commencé en 1997, lorsque les militants anti-vivisection ont obtenu des révélations sur les abus commis par plusieurs employés de Huntingdon Life Sciences, mis seize fois à l'index par la Food and Drug Administration américaine pour non-respect des règles en matière de tests sur animaux. Suite à cette affaire la plupart des banques ont retiré leurs fonds du laboratoire, de peur de devenir la cible des activistes. La Barclays a coupé les ponts avec son client la semaine dernière. Au bord de la faillite, Huntingdon Life Sciences, qui a pour clients les grands de l'industrie pharmaceutique (Glaxo Wellcome, Roche,…), a reçu le soutien inespéré d'un groupe américain. Mais combien de temps le laboratoire tiendra-t-il? Le gouvernement entend prendre de nouvelles mesures. «Nous sommes en train d'affiner la législation sur deux points: nous voulons stopper les manifestations devant les domiciles privés et resserrer le contrôle de la communication des groupuscules. […] Nous nous engageons résolument pour une meilleure protection des animaux mais nous soutenons pleinement l'industrie pharmaceutique», explique Mike O'Brien, membre du cabinet du ministre de l'Intérieur.

Le combat contre les mauvais traitements infligés aux animaux ne date pas d'hier en Grande-Bretagne. Il fut marqué par la création d'Animal Liberation Front (ALF), principale organisation de lutte clandestine du pays, voici un quart de siècle, puis par l'émergence d'autres groupuscules plus radicaux encore (The Animal Rights Militia, The Justice Department, The Hunt Retribution Squad). Militant mythique de l'ALF, Barry Horne purge actuellement une peine de prison de 18 ans après avoir commis un attentat à l'explosif sur l'île de Wight, occasionnant plus de huit millions de francs de dégâts. Robin Webb, 56 ans, porte-parole de l'ALF, est la face visible de la nébuleuse extrémiste. Cet homme au langage châtié estime que la réaction du gouvernement est «une preuve que l'activisme en faveur des animaux est un succès. Renforcer les mesures coercitives et mettre sur pied des procès pour l'exemple ne fera qu'encourager les militants», explique-t-il, en vous avertissant au préalable que votre coup de fil est probablement enregistré par les services secrets.

C'est que derrière la vitrine très civile de Webb et du site Internet de l'ALF, une mouvance à caractère de guérilla urbaine tisse sa toile. Colis piégés remplis de clous, attentats à la bombe, empoisonnements, les membres cagoulés des groupuscules de défense des animaux déploient une vraie panoplie paraterroriste qu'ils appliquent parfois aussi contre les chasseurs à courre. «Ces groupes se considèrent comme l'ANC en Afrique du Sud, lorsque l'apartheid régnait. A posteriori, leur violence s'est justifiée, soutient Robin Webb, en nuançant: L'ALF a trois principes: sauver les animaux victimes de souffrances, endommager, détruire ou saboter toute activité liée à l'exploitation abusive des animaux, mais jamais en commettant des actes de violence à l'encontre d'êtres humains.» Le porte-parole de l'ALF reproche aux travaillistes d'avoir renoncé à mettre sur pied une commission nationale réunissant les pro – et anti-vivisection pour tenter de dégager un consensus. A contrario, plusieurs voix s'élèvent pour reprocher à Tony Blair d'être trop coulant avec les activistes: «La démocratie est en jeu», écrit le Financial Times.

Le discours de Webb, un strict végétarien (comme 10% de la population britannique) qui ne porte ni cuir, ni soie, ni laine, est emblématique d'une tendance qui estime que l'homme, plus intelligent que ses pairs animaux, doit renoncer à toute violence envers eux puisqu'il peut vivre sans: «J'ai de la peine à compatir avec ceux qui sont la cible des activistes. Ils doivent être prêts à assumer le même type de pressions qu'ils font endurer aux animaux.»

Pour tous ces militants, c'est clair et scientifiquement avéré: la vivisection est totalement inutile. L'assertion fait bondir Richard Ley, porte-parole de l'Association de l'industrie pharmaceutique britannique (ABPI): «Soit on continue les tests sur animaux et on développe de nouveaux médicaments, soit on arrête et on renonce progresser dans la lutte contre les maladies. Le Royaume-Uni a l'une des législations les plus strictes au monde en matière d'utilisation des animaux, mais croire que nous pourrons tout remplacer par des tests in vitro ou par la simulation informatique reste pour l'heure de la science-fiction.»