Grégoire Quartier a «plongé» dans la collapsologie il y a quatre ans, au détour d’internet. Un ami l’avait invité sur un groupe Facebook dédié aux impacts écologiques de nos sociétés industrielles. «On se retrouve face à des publications scientifiques, des faits réels, qui font qu’on imagine sérieusement l’idée d’un effondrement. Quand on réalise ça, c’est brutal, se souvient-il. On se demande: que fait-on de ce monde, comment bien vivre sans rester paralysé par toutes ces informations et ces émotions?… On est obligé de réagir, de faire le deuil du mode de vie dont on a hérité.»

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De ce groupe Facebook, Grégoire Quartier est parti, pour en cofonder un autre: «La Collapso heureuse». Ce dernier compte aujourd’hui plus de 20 000 membres. «Pour moi, la collapsologie, ce n’est pas une croyance apocalyptique, c’est le partage d’informations sur cet imaginaire, explique ce père au foyer, habitant de Bulle (canton de Fribourg). On a mis «heureuse» car il ne faut pas céder à la panique ni au repli sur soi. Le futur n’est pas arrivé, et si ça arrive, il faut trouver un moyen d’apaiser son esprit et de créer de l’entraide.» De plus en plus, Grégoire Quartier sort de cette communauté virtuelle pour faire des «allers-retours avec le réel». «Maintenant, tous les projets que je lance intègrent l’écologie», explique ce musicien, batteur dans un groupe de métal, qui ne veut plus prendre l’avion pour partir en tournée.

Ce mot, effondrement, m’a fait du bien par son existence même. Le fait de nommer permet de ne plus se sentir seul, anormal ou pessimiste: des gens ont pensé ce concept avant nous

Sandrine Laplace

Comme ce Fribourgeois, nombreux sont ceux qui ont «pris une claque» en découvrant les théories collapsologues. L’électrochoc, dans le monde francophone, est venu du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015). Cet essai à succès passe en revue les menaces qui pèsent sur nos sociétés – bouleversements écologiques, épuisement des ressources, fragilité du système financier –, les rassemblant toutes en un récit cohérent. Pris ensemble, ces risques nous mèneraient droit vers un effondrement global.

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«Effondrement»: face au déluge d’informations sur l’extinction des espèces, le changement climatique, le risque nucléaire et les diverses pollutions, ce mot dit l’ampleur et l’urgence de la situation. Mais ce scénario, qui se fonde sur des éléments scientifiques, bascule dans la science-fiction dès lors qu’il interprète l’avenir, prédisant la fin de nos sociétés, voire de la vie sur terre. Le phénomène serait plus ou moins progressif, et l’échéance très proche – la décennie 2030 est souvent citée. En collapsologie, les données scientifiques s’invitent dans le cours de nos vies. Elles pénètrent le champ des émotions. Pour certains, cette perspective catastrophiste pousse à l’action, à l’anticipation, ou même à un changement de vie.

«Nommer quelque chose qui m’angoissait»

Sandrine Laplace était chercheuse en physique des particules, au CNRS et au CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire). Il y a un an, elle a démissionné, passant de sa «carrière de scientifique toute tracée» à la création d’un «éco-lieu de ressourcement», non loin de la frontière suisse, dans l’Ain. Elle a découvert la notion d’effondrement à travers le Travail qui relie: des ateliers inspirés par la militante écologiste américaine Joanna Macy, pour accompagner psychiquement les personnes ébranlées par les crises écologiques.

«Ce mot, effondrement, m’a fait du bien par son existence même. Il est venu nommer quelque chose qui m’angoissait, la peur de ne pas pouvoir s’en sortir, que la tâche était trop grande, qu’il était trop tard… Le fait de nommer permet de ne plus se sentir seul, anormal ou pessimiste: des gens ont pensé ce concept avant nous», explique-t-elle. Grâce au Travail qui relie, dont elle anime désormais des ateliers, Sandrine a pu plonger dans ses émotions «sans les museler»: «colère, impuissance, tristesse…»

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Des stocks pour se rassurer

«La collapsologie nous a apporté plus de cohérence, mais aussi plus de peur», songe de son côté Stéphanie Auclair, en se remémorant ses premières lectures sur le sujet il y a deux ans. Dans la foulée de cette découverte, cette mère de trois enfants, formatrice en insertion professionnelle, a pris contact avec un groupe «collapso» dans sa ville de Rouen, en Normandie. Ensemble, ils ont d’abord exploré les pistes du survivalisme. A son propre étonnement, cette écolo, qui consommait un minimum, s’est mise à faire quantité de stocks. Du riz, de la farine, des lentilles, des bocaux de légumes, du sel, de l’huile… Mais aussi du savon, du papier-toilette, du paracétamol, des pansements ou des huiles essentielles, des outils, des couteaux, des stylos… Bref, «tout ce dont on a besoin et qui pourrait disparaître des magasins», explique-t-elle.

Depuis peu, Stéphanie est sortie de cette phase de préparation matérielle en lançant un projet «plus enthousiasmant», «pour se préparer à l’après». Elle a cocréé une association, Triticum, qui met en lien «des gens qui ont des terres agricoles et des gens qui veulent cultiver». Pour l’instant, le collectif produit des semences de céréales anciennes et adaptées au climat à venir. «Si on attend que ça nous tombe dessus pour faire pousser trois tomates dans notre potager, ce n’est pas ça qui nous nourrira», lance Stéphanie Auclair. Et ce qui servira plus tard sert aussi au présent, selon elle: «C’est le fait d’agir, de s’associer avec d’autres gens, qui fait du bien. Sinon, on s’effondre avant l’effondrement!»

Autonomie et communautés résilientes

S’associer: en Aveyron, dans le sud de la France, Lucie Chièze, formatrice en permaculture, vient justement d’acheter un terrain avec huit autres personnes. Un bout de forêt et des champs, où elle veut faire pousser des plantes vivaces comestibles. Cette dame enjouée était secrétaire médicale à Lyon avant de faire un burn-out et de quitter le monde du travail, il y a une dizaine d’années. Depuis, elle a accumulé toutes sortes de connaissances sur la gestion des risques, le «faire soi-même», les plantes sauvages ou la permaculture…

«Je ressentais une urgence, un besoin viscéral de m’autonomiser. Je sais que c’est subjectif, même si rationnellement tous les indicateurs sont au rouge», dit-elle, évoquant le changement climatique ou le spectre d’une crise financière majeure. Malgré ce projet collectif, elle ne se sent pas tellement rassurée. «Il nous faudrait au moins cinq ans pour atteindre une autonomie alimentaire, et faire du surplus. Car pour survivre à un effondrement, il faudra redistribuer, tout le monde ne pourra pas faire pousser de quoi manger…», anticipe-t-elle.

Plus à l’ouest, dans les Pyrénées-Atlantiques, Valérie Garcia, sophrologue, et Marc Pleysier, rénovateur de bâtisses anciennes, en sont à leur quatrième année d’aventure collective à la Ferme légère, un éco-lieu en permaculture abritant une dizaine de personnes. Après s’être plongé dans la littérature «collapso», le couple a entamé, voici un an, un grand tour à vélo dans l’ouest de la France, rencontrant quelque 500 personnes sur le thème de l’effondrement. Leur voyage a donné lieu à des soirées-débats et à l’écriture d’un livre.

Depuis, à la ferme, «on avance à la fois sur une résilience matérielle – autonomie énergétique, alimentaire, en eau… mais aussi sur une préparation plus psychologique», explique Marc Pleysier. Même si la collapsologie n’est pas la vocation première du lieu, elle teinte désormais leurs projets. «Avoir un âne pour travailler s’il n’y a plus de pétrole, ou des moutons pour se nourrir et troquer, nous semble plus pertinent aujourd’hui», note Valérie Garcia. Pour autant, «on n’est pas certains de nous en sortir beaucoup mieux que les autres, estime Marc. La résilience passe aussi par celle de nos voisins. Si on est autonomes, tout seuls, on ne tiendra pas.» Alors, Marc et Valérie essaient d’en parler autour d’eux, d’alerter les maires de la région par courrier… sans grand succès. Pour Marc, «l’effondrement est inévitable. On a intégré que toute la société ne pourra pas être «sauvée», la majorité des gens ne sont pas intéressés par le changement nécessaire… Donc il faut accepter de faire avec ceux qui en ont envie.»

«Politiser le problème»

Si certains jouent leur salut dans ces petites communautés résilientes, tous n’en ont pas les moyens. Hélène Fléchet, habitante de la Drôme (sud-est de la France) et collapsologue convaincue, s’indigne: «J’ai des doutes sur certaines solutions mises en avant par la collapso, qui correspondent souvent à des milieux sociaux élevés, qui ont les moyens de s’acheter une ferme, un éco-hameau, de faire du développement personnel… Je trouve que c’est un peu élitiste: certains s’en sortent, et les autres restent impuissants, dans la frustration, ils feront face aux pénuries et à des questions de survie… Il faut politiser le problème et réfléchir aux inégalités par rapport à ça», juge-t-elle.

Vivant seule avec ses trois enfants, Hélène était travailleuse sociale avant de se reconvertir dans l’agriculture. Sur un petit terrain de sa commune, elle a planté un verger, mêlant fruitiers, baies «énergétiques», légumineuses et plantes médicinales. Le temps restant, elle fourmille d’initiatives associatives, participe au mouvement Extinction Rebellion, et a lancé avec d’autres parents une plainte contre l’Etat français pour inaction climatique et mise en danger de la vie des enfants. «Au moins, la justice, c’est accessible à tous», lance-t-elle.

Pour Grégoire Quartier aussi, point de salut sans une réflexion sociale autour de l’écologie. «La grande discussion du moment dans le milieu collapso, c’est la proposition politique. On se heurte au fait que les politiques ne prennent pas de décisions qui pourraient inciter tout le monde à s’investir dans la transition», estime-t-il. Quand il ne navigue pas sur internet, Grégoire participe à l’organisation d’un grand marché bio dans son canton de Fribourg, «une autre façon de faire de la politique», selon lui. Il s’occupe aussi de ses fruitiers, de ses poules et de son potager. «On fait un beau jardin, on regarde ce que ça produit en nous de modifier doucement notre mode de vie, et quand on aura fait ce qu’on pouvait individuellement, on pourra dire: à vous les politiques!»