C'est parti pour une nouvelle crise! Au Monde, avec une diffusion en baisse de 2,63% en 2006 mais en nette reprise depuis janvier (à 312265 exemplaires quotidiens), on n'a pourtant pas besoin de cela. En refusant un troisième mandat à leur directeur, Jean-Marie Colombani, les journalistes du quotidien français du soir ont réalisé mardi un petit coup d'Etat contre celui qui, contre vents et marées, les dirige depuis treize ans. Il lui fallait 60% des voix pour rester six ans de plus à la tête de l'empire. Colombani n'en a obtenu que 48,5%. «Viré par la base», écrivait hier Libération. «Colombani a été désavoué», selon Le Figaro. «Battu et sans appel», à en croire le quotidien économique Les Echos. La claque reçue avant-hier a fait des dégâts, d'autant que les autres votants avaient émis une défiance similaire: 52,3% des journalistes du Midi Libre et 61,4% de ceux des «Publications de la Vie catholique» (La Vie, Télérama entre autres) ne voulaient plus de lui non plus.

Que reproche-t-on, dans le quotidien qualifié naguère «de référence», à Jean-Marie Colombani, 56 ans, entré dans la maison comme journaliste politique en 1977? D'abord, son autocratie. Treize années de pouvoir, c'est long. Colombani, accusent certains journalistes, a gouverné le navire «en monarque absolu». Le Conseil de surveillance du groupe, présidé par Alain Minc, a cru avoir trouvé la parade en distinguant (si Colombani avait été réélu) les fonctions de directeur du groupe et celles de directeur du Monde, qui auraient échu à Eric Fottorino, directeur de la rédaction.

Mais il y a d'autres griefs. Dans le collimateur de la puissante Société des rédacteurs, présidée par Jean-Michel Dumay, la stratégie de développement du groupe. Car Le Monde, dans la crise que traverse la presse française, a compris qu'on ne pouvait plus grandir seul dans son coin. Au prix de conquêtes prestigieuses, mais fort chères. En 2000, ce fut l'acquisition du quotidien régional Midi Libre et de ses filiales. Puis, en 2003, l'acquisition du très prospère groupe des «Publications de la Vie catholique», avec quelques joyaux dans la corbeille de mariage: une dizaine de titres dont La Vie et Télérama, mais aussi Presse informatique, une juteuse filiale gérant les abonnements de presque toute la presse française et ceux de Canal+, sans oublier un beau patrimoine immobilier. Mais Le Monde n'a pas d'argent pour cet achat. Il emprunte, puis se sépare des biens les plus florissants. La société informatique et le parc immobilier, situés dans les beaux arrondissements de Paris, sont ainsi revendus. C'est insuffisant: la dette du Monde, aujourd'hui, c'est 100 millions d'euros, avec 146 millions d'euros de perte en cinq ans, dont 14,3 millions en 2006. Colombani a envisagé, malgré l'opposition de 54% des journalistes, d'acquérir d'autres titres dans le sud de la France: La Provence à Marseille et son voisin Nice Matin. Pour étoffer un empire riche de 3300 salariés.

Ambitieux, autoritaire, le Corse Colombani a pourtant sorti Le Monde de la crise en 1994, après des années de flottement qui ont vu dans l'ordre André Laurens, André Fontaine puis Jacques Lesourne succéder aux deux grands dirigeants historiques du journal, Hubert Beuve-Méry le fondateur, et Jacques Fauvet l'héritier. Mais en imposant à la tête du journal, en 1996, le bouillant Edwy Plenel, l'homme des «coups», Colombani s'est éloigné de «sa» rédaction, qui le lui fait payer aujourd'hui. Plenel était au charbon, Colombani à la manœuvre. Avec un troisième homme dans le trio: l'essayiste et économiste Alain Minc, président du Conseil de surveillance du journal.

Les trois compères ont été étrillés en 2002 par un livre: «La face cachée du Monde» de Pierre Péan et Philippe Cohen, qui démontait le système de pouvoir du trio, dénonçant des combines, des manipulations et des menaces. Un brûlot devenu best-seller qui a fait perdre quelques milliers de lecteurs au journal. En 2004, Plenel a fini par partir, fâché avec Colombani. Celui-ci est resté. Comme Alain Minc. Proche des grands patrons du CAC 40, mais aussi du nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy, c'est à Minc qu'il incombe désormais de trouver une solution. Mardi matin, jouant à «Colombani ou le chaos», il a estimé qu'«aucune solution alternative» n'existait. Il va pourtant bien falloir en trouver une. Des contacts auraient déjà été pris avec Pierre Jeantet, le numéro 2 du groupe, ou Philippe Thureau-Dangin, patron de Courrier international, propriété du Monde. Le nom de Denis Olivennes, patron de la Fnac, est murmuré.

Vendredi, un Conseil de surveillance se réunira pour sortir de la crise le troisième groupe de presse français. Reste que Jean-Marie Colombani ne désarme pas. Il n'a sans doute pas dit son dernier mot. «Le Monde» est actionnaire du «Temps» à hauteur de 2,1%.