Un colosse, seul et intimidant, sous le soleil d’Aix-en-Provence. Il a donné rendez-vous au Darius, il traque l’ombre pour éviter d’être trempé de sueur. «Le café est fermé, venez chez moi, j’habite à deux pas.» Le temps de pénétrer dans un bâtiment verrouillé de toutes parts, nous voici chez Ben Heppner. Le plus célèbre ténor wagnérien de son temps, celui qui a chanté Tristan au Metropolitan Opera de New York comme à Paris dans la vision-fleuve de Bill Viola et Peter Sellars, celui dont les Lohengrin, Walther von Stolzing et Florestan ont bouleversé des milliers de lyricomanes, vous accueille en camarade d’équipée.

A l’assaut de Wagner. Oui, son physique de bûcheron canadien (l’accoutrement que lui donne ces jours-ci le metteur en scène Stéphane Braunschweig dans Le Crépuscule des dieux au Festival d’Aix-en-Provence) colle à ces héros intemporels qui cherchent leurs marques et traversent les affres de l’existence le cœur meurtri. Champion d’optimisme, Ben Heppner, 53 ans, fait la différence entre ce qu’il chante sur scène et sa vie privée. Il adore les cartoons et films pour enfants («mais je n’ai plus de prétexte pour aller les voir car mes enfants ont tous la vingtaine»), les exploits sportifs le fascinent.

Le sport sera d’ailleurs le leitmotiv de l’entretien. Un excellent prétexte pour tisser des parallèles entre l’endurance que réclament le tennis ou le cyclisme et la performance sportive que représente une soirée d’opéra de quatre à cinq heures devant une foule recueillie. Il y a un rituel quand on se rend à l’opéra pour écouter Wagner; c’est le même que lorsque les fans, ivres de sensations fortes, tremblent en suivant le coup de pédale de Lance Armstrong ou les assauts de Federer au filet.

Le téléviseur crache et catapulte ses images, c’est le Tour de France. Sur une table près de la cuisine, l’ordinateur est branché sur Wimbledon. «Je n’ai pas Canal +, on ne peut pas voir les images, mais regardez-moi ça!» Roddick et Federer mènent un combat des chefs, on le devine en déchiffrant le score serré, avant l’ultime set interminable.

Savoir gérer son effort. Ne pas vouloir dominer l’épreuve dès le début, mais viser peu à peu la tête du peloton au fil des étapes. «Sitôt la confiance entamée, c’est une longue ascension pour la regagner.» Ben Heppner n’est pas du genre à gravir des cols, mais il fait volontiers 40 à 50 kilomètres à vélo puis trajet retour (avec pause lunch) pour perdre les quelques grammes qui l’embarrassent.

Ben Heppner? Un nom qui ne dit pas grand-chose au grand public. Un nom qui a valeur de Graal pour les lyricomanes. Ben Heppner n’est pas aussi célèbre que Plácido Domingo. Il le sait, on sent une pointe d’admiration, voire d’envie («Quel artiste complet!»), mais il se rassure en se disant qu’il a chanté quatre ou cinq rôles où il fut le numéro un pendant quelques années. Il fut LE Walther von Stolzing dans Les Maîtres chanteurs pendant une décennie («un rôle qui me va comme un gant depuis le premier jour où je l’ai chanté»), il s’est distingué en Lohengrin et en Florestan. Peter Grimes? «Dommage qu’on ne m’ait pas donné plus d’opportunités de chanter ce rôle que j’adore, mais j’ai quand même été salué par le Prix Laurence Olivier en 2005.»

Ben Heppner ne dit pas ça pour avoir la grosse tête. «Etre numéro un, ça donne un but, c’est un jalon dans sa carrière.» On dira que c’est un exploit quand on sait à quel point cet artiste, dont le physique pourrait donner à penser qu’il est une force brute, ménage sa ligne de chant pour développer un lyrisme ductile et scintillant. «Et dire qu’un chanteur n’a que deux petits bouts de ligament dans sa gorge…»

Chez les Heppner, tout se fait en grand. Sa mère était pianiste, c’est d’elle pense-t-il que vient le don pour la voix. «Mes trois sœurs et mon frère du côté de ma mère – neuf du côté de mon père! – ont tous des aptitudes pour le chant.» Lui-même était parti pour devenir professeur de musique au lycée. Mais comme on le pressait de participer à des concerts et spectacles, il a choisi d’être en scène plutôt que spectateur. L’ascension fut longue. En 1979, il remporte le plus important concours dans son pays, le Concours national de Radio Canada. Mais il lui faudra neuf ans pour soudain éclater au grand jour. Neuf ans durant lesquels il s’obstine et met son épouse en danger financièrement. «Pendant un an et demi, je n’ai travaillé que mon chant. Nous avions 25 000 dollars de dettes!»

Avril 1988: le destin lui tend une perche lors qu’il remporte coup sur coup les auditions au Met de New York et le Prix Birgit Nilsson. Du jour au lendemain, Ben Heppner est courtisé par les maisons d’opéra. A l’orée des années 1990, il chante son premier Walther von Stolzing dans Les Maîtres chanteurs à la Scala de Milan sous la baguette de Wolfgang Sawallisch. Sir Georg Solti le repère lors d’une répétition à Chicago. «J’avais un petit rôle dans Tannhäuser. Au moment où je mets mes lunettes pour regarder droit dans les yeux de Tannhäuser, je vois Solti assis au premier rang. Je n’ai plus remis mes lunettes de la répétition.» Le chef hongrois le prend sous son aile. Son «humour démoniaque» le ravit mais le pétrifie aussi, comme ce jour où il l’apostrophe devant tous en lui interdisant de flirter avec une corniste avec laquelle il bavardait dans les travées de l’orchestre.

Ben Heppner n’est pas le wagnérien stoïque que l’on imagine. L’idée d’être un ténor héroïque ne lui parle guère. «Entre nous, je ne suis pas un Heldentenor. Je suis un ténor lyrique, simplement avec une voix plus grande.» Autre confidence: «La plupart des grandes choses, je les ai déjà faites. Mais ça ne me déplairait pas de chanter encore des Otello, de faire Le Cid, La Juive, Die tote Stadt de Korngold.»

Le match Roddick-Federer touche à sa fin. Encore que. 8-8, 8-9, etc. au dernier set. Le colosse n’en croit pas ses yeux. Il exulte. Cris. «J’aimerais tellement que Federer gagne.» Le ciel lui a donné raison ce soir-là.