L'histoire de la presse a vieilli de quatre ans. Alors que l'on a longtemps fixé la naissance des journaux modernes à l'année 1609, la découverte d'un universitaire français a fait reculer cette date de cinq ans. Convaincue, l'Association mondiale des journaux (AMJ) a accepté de revoir ses estimations et a fixé officiellement les débuts de la presse périodique à 1605, date à laquelle un certain Johann Carolus a commencé à imprimer Relation dans sa ville de Strasbourg, alors rattachée au Reichsland. «Cette preuve est incontestable, et je pense que nous pouvons tous souhaiter un bon et heureux anniversaire cette année au journal imprimé», a lancé Timothy Balding, directeur de l'AMJ. Renaissance, révisionnisme, secret: tout est là pour que Dan Brown s'empare de cette histoire. Rappel des faits avant que l'auteur de Da Vinci Code ne les distorde dans un de ses romans mystiques.

Né dans un village des Vosges mais détenteur d'un droit de bourgeoisie de la ville de Strasbourg par mariage, Johann Carolus a eu une idée qui a fait de lui le premier éditeur de l'histoire. Ce fils de pasteur employait des copistes qui réécrivaient à la main une compilation de nouvelles. Le processus était long, le prix de l'abonnement exorbitant. Les clients de Johann Carolus relevaient tous d'une catégorie qui fait rêver les éditeurs d'aujourd'hui: les très riches.

Nous sommes en 1604 et la providence fait alors mourir Tobias Jobin, un imprimeur de grande réputation. Johann Carolus rachète son imprimerie. Il a l'intuition qu'il peut gagner bien plus d'argent en accélérant la reproduction des nouvelles de manière à faire baisser le prix de l'abonnement. Johann Carolus commence à imprimer Relation durant l'été 1605 à un rythme hebdomadaire. Soucieux de ne pas se faire voler son idée, il dépose, en octobre de la même année auprès du Conseil municipal de Strasbourg, une demande de monopole sur ce qui ne s'appelle pas encore l'édition de journaux. D'autres imprimeurs réutilisaient apparemment ses publications à leur compte.

Cette partie-là de l'histoire de la presse est longtemps restée ignorée. La version qui a longtemps prévalu aux yeux d'un grand nombre voulait qu'un bulletin du nom d'Aviso, publié à Wolfenbüttel, dans le nord de l'Allemagne, marque en 1609 le départ de l'aventure. Une collection complète (52 numéros) de Relatio, datant de la même année, avait également été retrouvée à la bibliothèque de Heidelberg. L'imprimé réunissait des nouvelles de Vienne, de Prague, de l'Allemagne du Nord et des Pays-Bas.

C'est Jean-Pierre Kintz, un universitaire alsacien, qui a réparé cette erreur. Dans sa thèse d'Etat, cet historien avait reproduit des documents datant du début du XVIIe siècle et qui mentionnaient que Johann Carolus publiait des écrits «depuis longtemps». Il l'a répété lors d'un colloque en Allemagne.

«Face à une assemblée allemande, situer le début de l'histoire de la presse dans une ville devenue française, c'était une idée provocante», dit-il aujourd'hui, sourire en coin. L'organisateur de la conférence, Martin Welke, futur fondateur du Musée de la presse à Mainz, propose à Jean-Pierre Kintz de chercher ensemble les preuves de ce qu'il avance. Les deux se plongent alors dans les archives officielles strasbourgeoises. Ils éclusent les registres du Conseil municipal en se concentrant sur la période 1600-1609. L'Allemand commence à la date de 1600, le Français en 1609.

Aucun ne mettra la main sur une édition de Relatio. Martin Welke trouvera pourtant la preuve que l'hebdomadaire existait bel et bien en 1605: l'acte notarial de la demande de monopole et les délibérations lors de la réunion municipale de décembre 1605. La demande avait été déposée auprès d'une Kammer, chambre appelée «les 21 de Strasbourg», où les conseillers délibéraient dans le plus grand secret. Aussi vaillante qu'une Commission de la concurrence, l'assemblée lui avait refusé ce privilège.

C'est sur la foi de ce papier que la naissance de la presse moderne a été antidatée, raconte l'historien. La découverte date de 1987, les milieux universitaires auraient vite admis sa validité et l'AMJ profite de l'anniversaire pour le faire à son tour. Une exposition aura lieu cet été au Musée Gutenberg de Mainz, sous la direction de Martin Welke.

Les deux hommes ont abandonné tout espoir de retrouver des exemplaires de Relatio datant d'avant 1609. Jean-Pierre Kintz se concentre sur le contenu de l'hebdomadaire. Le chercheur est intrigué par le réseau de correspondants dont disposait Carolus. «Les autorités politiques disposaient peut-être de secrétariats auprès de ce que l'on pourrait appeler «les grands de ce monde» afin de mieux contrôler la diffusion des nouvelles, dit Jean-Pierre Kintz. Peut-être que Carolus y avait recours?» Une autre hypothèse voudrait que les imprimeurs partageaient un réseau de délégués dans les cours européennes.