L’adieu au divan

Certains ne peuvent se résoudre à s’en séparer. D’autres le larguent sans avertir et ne se retournent jamais. Y a-t-il une bonne manière de quitter son psy?

Comment la quitter, alors qu’elle m’a vu tout nu? Il m’a tant apporté, comment lui dire que je vais partir? J’ai mis tellement de temps à trouver le bon, et à présent, il faudrait que je m’en sépare? Que vais-je devenir sans lui? Pourtant, les choses étaient données dès le départ: cette relation serait temporaire. Un jour ou l’autre, il faudrait s’y résoudre. A quitter son psy.

Mais pour cela, il y a l’art et la manière. Et le juste moment. Certains s’y prennent à plusieurs fois. D’autres bâclent leur sortie. «C’est surtout une question extraordinairement complexe, estime Ignacio Pelegri, psychanalyste à Genève. C’est comme si je vous demande comment mettre fin à sa relation avec ses parents. Est-ce qu’on y met jamais fin? D’une certaine manière, oui. Les parents, en tant qu’instance parentale, on s’en éloigne bien un jour. Toutefois, ce lien perdure au-delà du cadre donné.»

Dans la plupart des cas, la relation avec un psy se termine d’un commun accord: «La fin d’une analyse est l’aboutissement d’une créativité partagée», soutient Jean-Marc Chauvin, lui aussi psychanalyste à Genève. «A un moment du trajet analytique, on a l’impression, l’un et l’autre, que quelque chose a abouti. Même s’il reste des questions ouvertes. Par exemple, je m’apprête à terminer, demain, une analyse de quatre ans avec l’un de mes patients. Nous sommes d’accord, lui et moi, qu’il reste des choses en chantier. J’ai même l’intuition qu’il arrête à un moment où il serait prêt à aborder des choses douloureuses et menaçantes. Mais ce que nous avons compris et noué ensemble, jusqu’à présent, va l’aider à continuer à faire son chemin tout seul.»

«Je me représente le travail thérapeutique comme un chemin en spirale, déclare Dag Söderström, psychiatre et psychothérapeute FMH à Lausanne. Plus on avance, plus on retombe sur les mêmes questions, mais au fur et à mesure, le point de vue s’enrichit. Un bon moment pour s’arrêter, c’est quand on a l’impression d’avoir fait un tour.»

L’éventualité de cette séparation se discute plusieurs mois à l’avance. Elle doit avoir le temps de mûrir, d’être évaluée par les deux parties, jusqu’à paraître acceptable. C’est un processus qui, parfois, peut s’étaler sur des années. «Pour certaines personnes, le lieu de la thérapie est celui de la construction d’une nouvelle personnalité, indique Dag Söderström. Il est alors difficile d’envisager de quitter ce lieu originel.»

En moyenne, une analyse dure entre 5 et 10 ans, et une thérapie de 2 à 5 ans. Alors pourquoi ne pas fixer dès le départ une date de fin? «La vie inconsciente a besoin de savoir qu’elle a du temps pour s’exprimer, explique Jean-Marc Chauvin. Toute limite encourage le sujet à se retenir. C’est comme si vous rencontrez quelqu’un, et vous savez que cette personne va quitter le pays dans quelques mois. Vous n’allez pas vous investir dans cette relation de la même manière que si sa présence n’a pas de durée déterminée.»

«Pour ma part, j’ai longtemps fait une fixation sur la fin de la relation thérapeutique, avec l’illusion qu’elle pouvait être bien propre et bien nette, avoue Dag Söderström. J’ai appris avec mes patients que la vie n’était pas faite ainsi. Si l’on ressent le besoin de se revoir, alors il faut le faire.»

C’est ainsi que certains couples de thérapeutes et de patients n’en finissent jamais de se quitter. «Lorsque la thérapie prend fin, la relation reste, et elle peut être réactivée, poursuit le psychiatre lausannois. Certains patients reviennent au moment où ils sont confrontés à de nouveaux problèmes existentiels. Parce qu’il est plus facile de travailler avec un thérapeute connu. C’est une simple question d’efficacité.» Mais n’est-ce pas le signe d’une forme de dépendance? «En général, la dépendance relationnelle existe bien avant que le thérapeute n’arrive dans l’histoire. La thérapie permet d’en prendre conscience, de vivre cette dépendance dans un cadre sécurisé, de mettre des mots dessus et d’y travailler. En soi, ce n’est pas une maladie.»

A l’autre bout du spectre, il y a aussi les patients qui sautent du train en marche, et quittent leur psy du jour au lendemain, sans avertir. «Cela peut être lié au besoin de mettre de la distance avec ce qui a été déposé dans le cadre de l’analyse», avance Ignacio Pelegri. «Il se rejoue, dans la relation avec le psychanalyste, des choses liées au vécu de la personne. Si ce vécu a été traumatique, elle pourrait ressentir le besoin subit de s’éloigner.» Mais ces cas sont plus rares. «La rupture brutale peut être une forme de répétition», estime Dag Söderström. «Quand une personne a été brutalement abandonnée, elle peut reproduire cela avec son thérapeute. Pour éviter de devenir trop dépendante. Parce qu’elle ne veut pas risquer l’abandon.»

Dans ce cas, il est rare qu’un analyste ou un thérapeute retienne son patient ou cherche à le faire revenir. «En revanche, s’il sent que le désir d’éloignement est une sorte de fuite, il peut partager son intuition avec son patient, qui pourrait alors ressentir un grand soulagement d’avoir été compris», dit Ignacio Pelegri. «Je dis parfois à mes patients qu’une thérapie, c’est comme une autoroute: il n’y a pas toujours des sorties», indique Dag Söderström.

Enfin, il y a aussi le cas de figure où c’est le psy lui-même qui, en toute bienveillance, pousse son patient vers la sortie. Dag Söderström: «Les médecins et les psychiatres, tous ceux qui protègent de la mort, sont investis de quelque chose qui relève de l’éternité. Le patient s’imagine parfois que la disparition de son psy conduira à l’effondrement de tout ce qu’il a construit dans le cadre de la thérapie. Lorsque de telles angoisses se manifestent, cela me pousse, en général, à dire qu’il est temps de s’arrêter. Juste pour prouver au patient que ce n’est pas vrai, et qu’il a désormais toutes les ressources pour s’en sortir tout seul. Mais je lui laisse toujours la porte ouverte. Et je l’invite à m’écrire, pour me donner des nouvelles.»

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Dag Söderström

Psychiatre à Lausanne

«Je dis parfois à mes patients qu’une thérapie, c’est comme une autoroute: il n’y a pas toujours des sorties»