Le 1er juin prochain, l'émetteur horaire de Prangins changera de propriétaire. Pour quelques centaines de francs symboliques, Swisscom a cédé l'installation à l'Office fédéral de métrologie, nouveau propriétaire des deux antennes de 70 mètres, rouges et blanches, pourvues de signaux lumineux. La survie de l'émetteur, mis en place en 1966, est ainsi assurée. S'il avait été démantelé, comme il en a été question, des milliers d'horloges de clocher ou de gare en Suisse auraient tout simplement été privées de leurs heures, minutes et secondes. Ou elles auraient été contraintes de se caler sur l'émetteur surpuissant de Francfort, en Allemagne. Un temps allemand pour le pays de l'horlogerie? Hypothèse inconcevable. Prangins est aussi, et peut-être même avant tout, un symbole de la précision helvétique.

Voilà deux ans, privatisation aidant, Swisscom s'était déjà débarrassé de son émetteur de Prangins à ondes courtes. L'installation relaie les communications radio entre la terre ferme et des bateaux, avions ou plates-formes de forage. L'antenne avait été reprise par une société privée, Swissradio. Pour Swisscom, qui s'est depuis lors concentré sur les télécommunications grand public, ce type de marché était trop restreint. Le même raisonnement a prévalu dans la décision de Swisscom de se débarrasser de l'émetteur de Prangins à ondes longues, à la technologie désormais surannée.

A partir d'une horloge atomique, celui-ci propose l'heure exacte à environ 10 000 «clients», aux profils très divers. Il s'agit aussi bien d'horloges publiques radiosynchronisées que d'installations météorologiques, sismologiques, hydrologiques ou informatiques. Ces clients sont suisses ou étrangers, en particulier italiens et français. Si le métro de Paris a longtemps été calé sur Prangins, de nombreuses horloges de rues françaises tirent encore parti de l'émetteur 75 kHz, à 20 kW de puissance d'émission. Sa portée peut atteindre 1500 km la nuit, en raison de l'ionosphère qui réfléchit alors mieux des ondes radio.

Dès 1998, des discussions entre Swisscom, la Confédération et l'Observatoire de Neuchâtel (qui code les données horaires pour l'émetteur) ont été engagées. La suppression des antennes a été évoquée, tant elles auraient pu être remplacées par les signaux horaires ultra-précis du système satellitaire GPS, qui appartient à l'US Navy. Mais les signaux du GPS présentent un triple inconvénient. Ils sont américains, et de un, ils donnent une heure universelle qui aurait dû être corrigée pour la longitude de la Suisse, et de deux, et ils sont incapables de pénétrer dans les bâtiments, où se trouvent souvent les horloges radiosynchronisées, et de trois. Comme enfin la grande antenne de Francfort, qui elle donne l'heure à des millions de montres ou horloges dans l'Europe entière, est allemande, restait alors à assurer la survie de l'installation pranginoise, sous la tutelle de l'Office fédéral de métrologie. Dans le cas contraire, le temps se serait arrêté au sommet des beffrois.

Fin de la gratuité?

«Nous avons estimé que le pays de l'horlogerie de précision devait absolument garantir le fonctionnement du signal de Prangins, relève Christian Antener, porte-parole de l'Office fédéral de métrologie. Nous avons donc décidé d'acquérir l'émetteur. Nous nous sommes engagés à l'entretenir, voire à le moderniser pendant au moins les cinq prochaines années. Après on verra. Comme on verra si le signal, qui est pour l'instant gratuit, pourra un jour être payant.»

Le gage de la continuité se double peut-être d'un enjeu industriel. Des marques horlogères étrangères proposent avec succès des montres et réveils synchronisés par l'antenne de Francfort, ou ses équivalents ailleurs (le Japon vient de se doter d'un nouvel et très performant émetteur horaire). Le marché est depuis quelques années en plein essor. Ce type de garde-temps est en effet le nec plus ultra de la précision: il est censé ne perdre qu'une seconde tous les millions d'années. Or personne n'en fabrique en Suisse. La survie de l'émetteur de Prangins, et sans doute ses futurs développements techniques, pourrait toutefois encourager des marques suisses à se lancer dans l'aventure, qui a par exemple fait la fortune de l'allemand Jughans.