Chaque début de semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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Non, nous ne pouvons pas aller faire un footing, ni même une promenade. Encore moins une sortie à vélo qui nous exposerait à des risques de chute et pourrait, dès lors, encombrer les hôpitaux. Le message du Conseil fédéral est clair. Seules les courses alimentaires, les visites chez le médecin, la pratique de certaines professions indéplaçables et l’aide apportée à un tiers peuvent justifier de quitter le foyer.

Le confinement est la règle, il s’agit d’en tirer le meilleur parti. C’est ce que propose le site de cosmétiques Seasonly, en relayant dans un blog les conseils de Sina Farzaneh, CEO de Pullpath, une société qui aide les marques à prospérer en Chine. En février dernier, ce chef d’entreprise a enchaîné deux quarantaines, une à Shanghai, à son arrivée, et une à San Francisco, lors son retour. Sur le modèle des cinq phases du deuil, il propose «les cinq phases du confinement» dans lesquelles il développe une vision plutôt positive de l’enfermement. Un peu trop, selon Laurent Perron, médecin psychiatre genevois, qui donne une vision plus nuancée de l’adaptation.

Oublier les infos

Le schéma idéal, tout d’abord. Pour Sina Farzaneh, la première phase, dite «de survie», est celle du choc. Au début de la quarantaine, on panique, on dort mal et, sous pression, on suit les infos à la minute près. Pas bien, sanctionne le blogueur. Il est préférable d’oublier un peu les flashs et de se concentrer sur le temps de qualité qu’offre cet arrêt sur image.

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Une attitude qui permettra d’entrer dans la deuxième phase, dite «de sécurité». Là, «on baisse nos défenses, on se met à ranger nos placards, on commence à embrasser le temps long». Le conseil pour cette seconde étape? «Se retirer des boucles WhatsApp et explorer une de ses passions.» Peinture, macramé – si, si, ça existe encore –, cuisine, crochet? C’est le moment de se lancer!

La bonne cadence

Dans la troisième phase, celle d’appartenance, la nouvelle normalité s’installe. On devient des pros du partage entre temps de travail et temps familial, on trouve la bonne cadence. A ce stade, Sina Farzaneh conseille l’usage d’un agenda départageant clairement les activités familiales et professionnelles, de quoi éviter les flottements pesants.

La quatrième étape? La phase de l’importance, dit le CEO. Il s’agit de repérer les nouvelles idées qui sont nées pendant le bouleversement. «Vous avez sûrement développé des relations différentes avec votre famille ou vos collègues. Que voulez-vous en faire?» questionne le blogueur. Qui conclut avec la phase d’auto-actualisation, lorsque la fin du tunnel apparaît. Le blogueur conseille de revenir à la normalité, riche des changements opérés et, surtout, fort de cette rapidité d’adaptation dont on a su faire preuve.

D’un jour à l’autre

Laurent Perron rejoint Sina Farzaneh sur le désarroi qui saisit le confiné au début de sa retraite. Si cette première phase, dite «de panique», est compliquée, explique le thérapeute genevois, c’est parce que chacun doit «déconstruire ses modes de vie habituels sans avoir construit et validé les nouveaux». Et cela rapidement.

«Souvenez-vous, la fermeture des écoles ne s’est pas faite de manière progressive, mais d’un jour à l’autre. Chacun, avec ses moyens, a dû faire face à la brutalité du réel.» Désarroi aussi, face au côté collectif de cette décision. «Dans nos sociétés libérales, il est très rare qu’une mesure concerne l’ensemble de la population. Cette unilatéralité peut être vécue comme oppressive plutôt que protectrice.»

D’ailleurs, le psychiatre n’hésite pas à parler de deuil. «L’effacement des repères est une perte. Il faut, dans l’urgence, réarranger son quotidien, ce n’est pas rien.» Comme Sina Farzaneh, Laurent Perron conseille de limiter les flashs infos à trois par jour, de sorte à éviter l’anxiété suscitée par un excès ou un manque d’informations. Il invite surtout chacun à accueillir ses frustrations et à les partager plutôt que de se rebeller.

Les loisirs, source de préoccupation

Dans la phase 2, dite «d’adaptation», chacun est amené à tester de nouvelles mesures. Un adolescent doit s’habituer à un enseignement par vidéoconférence, tandis que les parents tentent de travailler de manière efficace, tout en veillant sur les enfants. «Cela dit, si vous regardez les réseaux sociaux, la question qui préoccupe le plus les gens n’est pas tant celle du travail que celle des loisirs», sourit Laurent Perron.

«Il y a des dizaines de publications sur comment se dépenser et se distraire à la maison, avec, toujours, au fond, la tentation de sortir.» Son conseil à ce sujet? Renoncer à toute tentation de négocier l’interdit. «Puisqu’il en va du salut public, on peut bien faire de la gym chez soi, non?»

La troisième phase, dite «de survie», sera difficile, avertit le médecin. Elle interviendra d’ici un mois environ, et demandera de maintenir ce système contraignant sans l’adrénaline du début et avec la lassitude de la durée. Là, préconise le thérapeute spécialisé dans l’enfance et l’adolescence, il sera important pour les parents de demeurer imaginatifs pour distraire les enfants, et en même temps persévérants dans l’application des règles établies.

Tout le monde n’est pas résilient de la même manière et chacun doit dire sa peine. «Ne vous sentez pas coupables si vous êtes à bout!» implore le médecin. «Demandez de l’aide à des professionnels. Ne jouez pas au héros!»

La fin du marchandage

La quatrième phase, selon le psychiatre genevois? «La phase d’acceptation. Un moment plutôt heureux où l’on aura intégré les changements.» Ce sera la fin du marchandage, le jogging ne sera même plus un sujet. On arrêtera de chipoter avec les consignes gouvernementales, d’autant qu’elles seront en train de faire leurs preuves. Le dedans et le dehors ne seront plus en tension, l’équilibre entre les loisirs et le travail non plus, les liens familiaux et amicaux seront renforcés.

Dès lors, c’est la cinquième phase, dite «de soulagement», qui devra à nouveau solliciter la prudence de chacun. «D’un côté, le retour à l’ordinaire sera vécu comme une libération, mais de l’autre, il est probable qu’après la première explosion d’affection, la population garde une trace des mesures de confinement sur un plan psychologique et comportemental.»

Pour aller plus loin, écoutez ici l'épisode 1 de notre podcast, message viral:

Comment se serrera-t-on la main? Comment s’embrassera-t-on? «Il y aura un avant et un après», assure le thérapeute. Son conseil? «Que chacun accepte la remise en question de son mode de vie habituel et conserve de l’expérience les priorités humaines qui ont émergé.» Garder le meilleur du pire, en d’autres termes.