Le 11 mars 2020, l’OMS décrétait l’état de «pandémie». Le 13, le Conseil fédéral prenait une décision historique en décrétant la fermeture des écoles et une sévère limitation des restaurants et des manifestations. Nous consacrons une série d’articles à cette année unique.

«Sans la pandémie, je n’aurais jamais lancé ma marque.» Assise dans l’atelier qu’elle partage désormais avec une couturière à Vevey, Aïda en est certaine: la catastrophe sanitaire aura servi de point de bascule professionnel. Au printemps 2020, cette jeune infirmière de 28 ans a étonnamment peu de travail et, pour s’occuper, s’inscrit à un cours en ligne de design en maillot de bain, revenant à d’anciennes amours créatives. Bingo! Ses maillots plaisent, sa prof l’encourage à se lancer. Le succès est tel qu’elle décide de s’y consacrer à temps partiel. «A terme, j’espère pouvoir inverser mon taux de travail, passer à 30% infirmière et 70% couturière…»

Des histoires comme la sienne, il y en a beaucoup, comme si l’année écoulée avait servi de catalyseur aux envies de changement, de réveil aux projets dormants, ou avait simplement engendré des prises de conscience. Les chiffres manquent pour la Suisse, mais la tendance s’observe chez nos voisins: en France, une enquête en ligne réalisée en juin 2020 par l’institut BVA montre qu’un actif sur cinq a songé à un changement professionnel durant la crise, tandis qu’une autre étude commandée par le site Maformation.fr expose que les recherches de formation ont augmenté de 40% durant le premier confinement. Et 49% des personnes interrogées estiment que la pandémie a eu un effet positif sur leurs envies de reconversion.

«Face au covid, je me suis dit que c’était le moment de changer»

Pour Aude, 28 ans, Genevoise et archéologue de formation, la pandémie a fait office d’accélérateur dans sa transition professionnelle. Deux fois. Avant cela, elle sentait bien une fibre sociale en elle, sans savoir trop qu’en faire: la médiation culturelle pour des personnes en situation de handicap l’intéressait particulièrement. Premier basculement avec l’arrivée du coronavirus: «Les musées étaient fermés, tout était bouché… Alors, j’ai suivi un programme passerelle vers le premier emploi, Jeunes@work». Le programme est proposé par la fondation IPT qui agit en faveur de l’insertion, de la réinsertion et de l’orientation professionnelles en Suisse. C’est là que survient le second déclic: «La formation avançait, j’observais le formateur et je pensais: c’est son métier que je veux faire!» Aujourd’hui, la jeune femme est en stage chez IPT et adore ça.

Pour expliquer que bon nombre de réflexions aient abouti durant l’année, il y a d’abord la décélération vécue par une majorité, surtout durant le premier semi-confinement. «Il était devenu difficile de prendre le temps de penser dans notre temporalité «moderne». Cette période a sans doute permis de mieux regarder les choses en face», analyse Koorosh Massoudi, maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de psychologie de l’Unil et psychologue conseiller en orientation.

Le temps de cerveau disponible aurait donc été propice à l’éclosion ou au mûrissement de certaines idées… alors même que l’incertitude et le stress étaient palpables. «Normal», répond Fanny Parise, anthropologue qui a démarré au printemps 2020 une étude franco-suisse, Anthropologie du confinement. «D’une manière paradoxale, à l’arrivée de ce fait social inattendu [la pandémie], l’imaginaire a fonctionné comme un mécanisme de survie ou de défense. En sociologie et en anthropologie, dans les études qui traitent de l’enfermement (prisons, centres pour migrants, etc.), à chaque fois que le temps se dilate et que l’espace se rétrécit, les individus vont se faire de bonnes promesses à eux-mêmes afin de supporter ce moment en se jurant qu’après, ils feront différemment.» Certains oublient ces promesses, d’autres pas.

La fameuse quête de sens

Camille, par exemple, a eu le temps de réfléchir au métier d’avocate que lui promettait son master. «J’ai été très seule durant le premier confinement et j’ai réalisé que je n’aimais pas ça. J’ai pris conscience que je voulais être entourée de gens.» Elle a ainsi bifurqué vers un master en sociologie qu’elle commencera à l’automne 2021.

Quand elle n’a pas révélé de vocation, la pandémie a poussé certains à «se lancer» dans ce qui était déjà bien mûri. A 37 ans, David a démissionné de son poste d’animateur radio pour animer, cette fois, des ateliers philosophiques pour enfants et suivre une formation en maraîchage biologique. A terme, il veut monter une ferme pédagogique. «Durant quatre ans, mon émission devait être centrée sur des invités au parcours inspirant, mais elle était cernée de pubs qui ne correspondaient en rien au contenu. Ces personnes m’ont offert un précieux cadeau: imaginer un autre monde et oser agir. S’en est suivie une réflexion sur le sens de mon travail et sur les valeurs que je souhaitais défendre.» La pandémie a été, dit-il, un «signe de non-retour».

Cette quête de sens dans le travail n’est pas nouvelle, note Fanny Parise, l’anthropologue. «Depuis les années 1990, des chercheurs ont mis en avant un essoufflement du culte de la performance qui promettait aux individus occidentaux que s’ils travaillaient dur, ils allaient s’élever. Si la réussite professionnelle n’est plus au centre de l’identité et de l’objectif de vie, les gens trouvent d’autres voies d’épanouissement et de réussite. Cela passe par la valorisation de l’entrepreneuriat et le retour à certaines professions manuelles.» On assiste alors à une montée du développement personnel plutôt égocentré, qui implique que «l’individu doit s’écouter, être tourné vers une dynamique de projet. Il s’agit d’une injonction à la réussite tournée vers le bien-être, la famille, etc.»

Comme un grave accident ou un souci de santé, la pandémie semble avoir forcé la réflexion sur le parcours de vie. «Sans de tels facteurs, estime Carine Dilitz, qui dirige Oasys Consultants, cabinet qui accompagne les transitions professionnelles, il est souvent compliqué pour l’humain de franchir le pas, de sortir de son confort et de se tourner vers l’inconnu.»

De fait, les envies de changements surviennent aussi dans les parcours professionnels les plus avancés. C’est le cas de Valérie, employée de commerce de formation et secrétaire médicale. A 52 ans, elle se lance, en parallèle, dans l’organisation d’ateliers d’écriture. Un rêve nourri depuis une vingtaine d’années, pour lequel elle avait suivi des formations et travaillé un peu. «Je ne vivais jamais dans le moment présent, j’avais toujours mille projets et formations en cours, raconte-t-elle. Avec le covid, tout s’est arrêté, j’allais au travail, et je n’avais rien à faire en rentrant.»

Il y a un effet de loupe sur ces «success stories» dont on a soif pour garder espoir. […] Cela dit, s’il y a un pays où on peut se réorienter ou entreprendre même en ce moment, c’est bien la Suisse

Koorosh Massoudi

Bien sûr, ces revirements, qu’ils soient progressifs ou radicaux, sont loin d’être accessibles à tous, comme aime à le rappeler Koorosh Massoudi, de l’Unil. «Je ne suis pas certain que tant de gens sautent le pas. Il y a un effet de loupe sur ces success stories dont on a soif pour garder espoir. Ceux qui les concrétisent sont surtout des gens qui ont des moyens, en capital humain, financier ou culturel. Cela dit, s’il y a un pays où l’on peut se réorienter ou entreprendre, même en ce moment, c’est bien la Suisse.» Et le psychologue de souligner que les chiffres du chômage restent modestes en Helvétie.

«Un signe de l’univers»

Fanny Parise, elle, pointe les différences entre deux dynamiques à l’œuvre dans la crise: celle pour les individus inspirés qui ont ou ont eu le temps et les moyens de changer, et celle pour les autres, contraints de se repositionner à la suite d'une baisse d’activité ou d'un licenciement. «Toute l’ambiguïté de ces reconversions, c’est que pour les classes moyennes supérieures, elles sont perçues comme positives, tandis que les moins chanceux subissent l’injonction de la start-up nation: «Soyez entrepreneur et si vous n’y arrivez pas, c’est de votre faute.» Toutefois, lors de ses consultations, Carine Dilitz constate que chez les personnes ayant perdu leur travail aussi, «cette crise suscite plus de réflexions que d’habitude sur leur projet professionnel».

A l’image de Sven, 40 ans, certaines histoires qui commençaient mal connaissent ainsi une fin heureuse. Ce cuisinier s’est fait licencier au printemps 2020. Il se sentait «bloqué»: «J’aimais bien ce métier, mais ce n’était pas une passion. Je devais bien payer mes factures, et la vie avançait…» Au chômage, il réalise qu’il souhaite se tourner vers le social, travailler avec des personnes âgées. «J’aimerais donner un peu d’humanité aux personnes en fin de vie. J’ai le contact humain facile. Je voudrais travailler dans un endroit où ces capacités ont plus de sens.» Le cuisiner a pris son licenciement comme «un signe de l’univers». Qu’il n’aurait peut-être pas perçu, il le reconnaît, s’il ne s’était pas trouvé au pied du mur.