Au début de chaque semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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Un mal pour un bien. Puisque, jusqu’à la fin de novembre au moins, la Suisse romande vit terrée chez elle – à l’exception des écoles – et que, pour certains (les célibataires sans enfants et les veufs), cette mesure équivaut à un isolement forcé, autant en tirer parti. Véronique Aïache, auteure de L’Eloge de la solitude qui vient de paraître aux Editions Flammarion, va même plus loin. Pour elle, la solitude est une chance. «Il n’y a pas meilleure compagnie que la sienne!» résume celle qui, lors du dernier confinement, clamait déjà les vertus de l’espace intérieur dans L’Eloge de la liberté.

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Véronique Aïache l’admet pourtant: l’être humain est génétiquement programmé pour vivre en groupe. «L’Homo sapiens a très vite su que, face aux bêtes féroces et aux besoins du gîte et de la nourriture, il devenait vulnérable sans ses pairs.» De cette époque hostile, les gènes ont gardé la crainte de l’isolement. La preuve? Lorsqu’on se retrouve seul, le cerveau déclenche un système d’alerte mettant l’esprit en garde contre d’éventuelles menaces.

Condamné durant l’Antiquité…

L’isolement n’avait d’ailleurs pas meilleure presse dans l’Antiquité grecque. L’exil était considéré comme une des pires punitions infligées à un membre de la cité, plus grave que la mort, et l’agamia, c’est-à-dire le célibat volontaire, était réprouvé. Les dieux de l’Olympe ne vivaient-ils pas en communauté (débridée)?

Comme on peut le supposer, c’est de l’Orient, de l’Inde en particulier, que viennent les premières sacralisations de l’isolement. Dans la religion hindoue, les sâdhu accèdent au moshka – la libération – en se coupant du monde et en passant leur vie à méditer. Au Ve siècle avant J.-C., le plus illustre d’entre eux, Siddhartha, devient Bouddha après un éveil obtenu au terme de six ans d’ascèse.

… sauf par les stoïciens

Dans l’Antiquité grecque, il existe tout de même un courant qui annonce l’érémitisme chrétien. Celui des stoïciens, dont le chef de file, Sénèque, valorise la solitude comme une voie vers «la tempérance et l’art de l’autonomie». Pour trouver la tranquillité de l’âme, il faut se replier sur soi, dit le philosophe.

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Le pli est donné: dès les débuts de la chrétienté, les Pères du désert «choisissent une vie de solitude et de recueillement pour se fondre avec Dieu», tandis que, plus tard, au Moyen Age, les monastères se remplissent de reclus désirant échapper aux guerres et aux famines.

Solitude gourmande

Mais la solitude n’est pas qu’un repli. Elle est bientôt signe d’accomplissement et plébiscitée par les savants de la Renaissance pour étudier et créer. Ces humanistes s’enferment alors dans des bibliothèques ou dans des laboratoires financés par les rois pour explorer les secrets de la nature et en découvrir les lois.

C’est cette solitude stimulante et gourmande que prône Véronique Aïache dans la partie pratique de son livre. A l’image du chat qui, avec sa science de l’autonomie et ses quinze heures de sieste quotidiennes, est un maître à ronronner, l’auteure invite les solitaires, forcés ou non, à savourer chaque minute de cet état.

Les quatre vertus

Pourquoi? Parce que, déjà, la solitude offre une totale liberté. Pas besoin de consulter quiconque pour définir le programme de sa journée. Repas, repos, activités, etc., le solitaire est seul maître à bord et jouit de cette fluidité.

Ensuite, la solitude permet de se questionner profondément et de s’élever spirituellement. La spécialiste recommande la méditation, qui permet d’évacuer le superficiel, et conseille la lecture de textes spirituels. Le petit plus? Ne choisir qu’un texte par jour et lire ses phrases plusieurs fois à haute voix de sorte à s’en imprégner.

Un coin pour pleurer

Par ailleurs, la solitude permet l’esprit d’initiative, poursuit l’auteure. Face à un bug domestique, le solitaire se découvre un profil de réparateur qui le valorise. Mieux, la solitude pousse à la création, artistique ou artisanale, activités qui nécessitent du temps et de la disponibilité mentale. «Pour que l’imaginaire mène la danse, il a besoin de silence», détaille la journaliste.

Enfin, la dernière grande vertu de la solitude consiste à offrir «un lieu de convalescence pour les peines de cœur et de l’esprit». Parfois, quand un être subit un revers, il a besoin de se terrer à l’abri des regards pour lécher ses plaies en solitaire.

L’art du «kasàla»

Oui, mais que faire quand la solitude ne provoque qu’inconfort et ennui? C’est peut-être le signe qu’on souffre d’autophobie, suggère l’auteure: une peur de soi-même générée par des expériences négatives. Le remède? «Se mettre en quête des empreintes émotionnelles laissées par la solitude dans la mémoire. Pointer du doigt les moments où avoir été et s’être senti seul étaient douloureux. Ensuite, poser noir sur blanc des mots sur les maux. C’est de ces confidences à soi-même que la compréhension peut naître.»

Pour renforcer l’estime de soi, Véronique Aïache préconise aussi le kasàla. Une pratique ancestrale africaine qui consiste à écrire un poème à la gloire de ses propres qualités. Par exemple, «je suis fort» pourrait se traduire par «je suis un chêne majestueux qui solidement s’enracine et ne craint ni tempêtes, ni sécheresses»! Redoutable exercice pour un esprit occidental, mais qui ne manque ni de lyrisme, ni de charme.

D’autres pistes encore

Une autre piste pour trouver la sérénité? Le tricot, considéré comme «le nouveau yoga». «Etudes à l’appui, le tricot rend heureux, apaise autant que la méditation – les mêmes zones du cerveau se mobilisent – et aide à lutter contre les insomnies», recense l’auteure.

Et puis, pour que la solitude ne soit pas polluée par le monde numérique, la spécialiste préconise encore le JoMO. Créé par le blogueur Anil Dash en opposition au FoMO (Fear of Missing Out) qui définit la peur de manquer quelque chose, le JoMO (Joy of Missing Out) célèbre son contraire. Le vrai «jomeur» ne bouge pas de chez lui du vendredi soir au lundi matin et éteint durant ce temps tout appareil électronique. Une épreuve? «Oui, mais rien de tel qu’une détox digitale pour lâcher prise», sourit Véronique Aïache. Un bain aux huiles essentielles, des automassages, de la cuisine fine et des lectures de chevet finissent de compléter ce tableau de la solitude sublimée.