Vie privée

Le conseil de famille ou la vie en réunion

Des réunions régulières réunissant parents et enfants pour discuter de la vie en commun peuvent améliorer le bien-être familial. A condition de ne pas verser dans trop de démocratie

Le dimanche, c’est le jour du seigneur, du repos, du rôti-pommes de terre, des balades à vélo et de Zone interdite. Chez Cécile et Aymeric, c’est aussi celui du conseil de famille.

Après le bain et avant le repas, «souvent à l’apéro», le couple et leurs filles Philomène et Adèle, 11 et 8 ans, se retrouvent au salon. Chacun propose un ordre du jour, à moins qu’il ne l’ait déjà noté dans la semaine sur le tableau ad hoc. Puis la discussion démarre. «Il peut s’agir d’élaborer des règles comme le droit de regarder la télévision ou le partage des tâches ménagères mais aussi de mettre à plat certaines tensions, explique Cécile. Philomène a par exemple souhaité évoquer son besoin d’intimité face aux intrusions répétées de sa petite sœur dans sa chambre. Nous avons alors décidé d’installer des panneaux sur les portes comme dans les hôtels indiquant les moments où nous ne voulons pas être dérangés. Le conseil suivant a servi à moduler la chose, car l’aînée affichait une interdiction d’entrer permanente!»

Couleur de la voiture

La famille pratique ces conseils hebdomadaires depuis trois ans, après en avoir entendu parler par une connaissance chez qui la réunion «servait même à choisir la couleur de la voiture». Pour les parents, ils répondent à deux enjeux: «Faire circuler l’information. C’est important avec les rythmes que l’on a; on se croise beaucoup. Et puis travailler l’empowerment des enfants; leur apprendre à défendre un point de vue mais aussi à être à l’écoute.» Chaque réunion se termine par la consignation de ce qui a été dit dans un grand cahier, histoire de poser par écrit les règles qui régissent le quotidien – et de pouvoir s’y référer le moment venu (qui met la table le lundi soir?) – mais aussi une manière de chroniquer la vie familiale. Avant de lever la séance, les parents procèdent encore à un balayage de la semaine à venir et de qui ira chercher les enfants quel soir.
Marc et Emmanuelle, eux, viennent de se mettre aux «symposiums» hebdomadaires avec leurs filles de 2 et 6 ans, le dimanche également. Chacun revient sur une chose qui lui a plu et une qui lui a déplu dans la semaine écoulée. Etonnamment, même la petite joue le jeu. «Cela permet de sacraliser le temps de discussion, souligne Marc. Les enfants ont vraiment l’impression qu’on les écoute, personne ne coupe la parole à personne.» «On prend un peu de recul sur les événements et les engueulades des jours précédents, la discussion est apaisée et n’intervient pas sous le coup de l’émotion», ajoute Emmanuelle.

Organisation de la maison

Sujets à aborder, fréquence des réunions… Chaque famille élabore son modèle. Joëlle a pratiqué les conseils enfants, entre ses trois frères et sœurs et sa maman souvent seule au front. Ado, cela la faisait ricaner. Mère de trois bambins, elle a récidivé. «Je l’organise chaque année à la rentrée, afin de discuter de l’organisation de la maison et de la répartition des tâches ménagères. Comme les propositions viennent des enfants, ils rechignent moins ensuite à mettre la main à la pâte! Le reste du temps, on le fait de manière ponctuelle, généralement à la demande des garçons. C’est un moment où nous sommes à l’écoute et où ils peuvent aussi nous remettre en question.» Sur un blog préconisant la pratique, Ariss préfère évoquer le TMC, «temps pour la mise à cœur», plutôt que le très formel «conseil de famille».
Le terme, autant que la procédure, rebute en effet quelques parents. «Chez moi, on parle quand on en a envie. Pas besoin d’instaurer un cadre quasi militaire», affirme une maman trentenaire. «Je ne vois pas cela ainsi, rétorque Cécile. Les enfants ont besoin d’être structurés pour être libres ensuite. Leur apprendre à argumenter autant qu’à respecter la parole de l’autre est tout sauf dictatorial.»
«L’écoute mutuelle, la reconnaissance de ce que l’on vit et de ce que vit l’autre, la prise de recul sont autant d’éléments nécessaires au bon fonctionnement familial», estime Ariane Zufferey, cofondatrice d’Ecoute & Dire, espace de médiation, notamment familiale, à Carouge. «Le conseil de famille est donc une démarche très intéressante et un outil qui peut s’avérer utile pour une 
meilleure communication. Cela dit, je ne le préconiserais pas 
à tout le monde; un tel cadre 
ne convient pas à chaque 
famille.»
Thérapeute familial, le pédiatre lausannois Nahum Frenck généraliserait volontiers la pratique; «cela ferait baisser les frais médicaux!» L’idéal pour le praticien? 15-20 minutes tous les quinze jours, un soir de semaine, plutôt que le dimanche, déjà chargé en préparatifs pour le lendemain. Avec présence obligatoire de tous les membres de la famille et surtout des deux parents. «Bien mieux qu’une discussion informelle, les conseils de famille permettent de prendre conscience que la famille est un système et que nous sommes en train de le cogérer.»

Sujets à éviter

«Les notions de collaboration et de réciprocité sont centrales», note le médecin. Deux écueils à éviter cependant: ne pas aborder des sujets qui pourraient humilier un enfant, un échec scolaire par exemple, ni des préoccupations trop intimes, comme la sexualité. Et surtout, ne pas tomber dans le piège de la démocratie. «L’idée est de permettre l’échange et la gestion participative de la vie familiale, mais surtout pas d’abolir la hiérarchie verticale. Les enfants peuvent proposer un ordre du jour – cela peut se faire par des billets dans une boîte ou même des e-mails pour les ados – et donner leur avis, mais les décisions reviennent aux parents. C’est par les actes que l’on construit la hiérarchie, non par les discours. Il est donc important d’énumérer les règles du jeu avant de commencer. Je préconise même de les rédiger et que chacun signe en bas de la page. Il peut y avoir parfois des coups d’Etat dans les conseils de famille et les parents doivent les prévenir!»
Un avis que partagent Cécile et Aymeric: «Une famille est une dictature éclairée. Nous écoutons ce que nos enfants ont à dire, mais nous gardons le dernier mot. C’est nous qui décidons par exemple de la destination des vacances, mais les filles peuvent nous faire part d’une activité qu’elles aimeraient pratiquer. Ces réunions permettent aussi de réaffirmer le rôle du couple, et pas seulement de la mère, dans l’autorité et la gestion du quotidien.» Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

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