Une jeune fille en visite chez sa grand-mère finit dévorée par celle-ci, qui est en réalité un loup déguisé – ou peut-être un tigre, ou éventuellement un corbeau. Non, attendez: la jeune fille découvre la ruse du prédateur et parvient à se sauver en prétextant qu’elle doit aller aux toilettes. Ou plutôt: elle était censée apporter des gâteaux à sa grand-mère, mais elle les a mangés en cours de route et les a remplacés avec des bouses d’âne; donc la mère-grand se fâche et croque la petite… Minute: il se pourrait que la jeune fille soit en fait une chèvre, voire un moineau. Quoi qu’il en soit, elle portait apparemment une robe de baptême rouge. Elle s’appelait, paraît-il, Caterinella.

Lorsqu’on rassemble les différentes versions du Petit Chaperon rouge, ainsi que les histoires plus ou moins semblables auxquelles ce conte pourrait s’apparenter (La Fausse grand-mère, La Grand-mère tigre, Le Loup et les enfants, Le Moineau et le corbeau…), on aboutit à l’étrange faisceau de variations évoqué ci-dessus. Ces récits traditionnels, à la fois proches et divergents, se récoltent dans toute l’Europe, en Afrique centrale et du Sud, au Moyen-Orient, en Inde, en Extrême-Orient.

Héritage ou partage?

Comment se fait-ce? Qu’est-ce qui les relie? Une origine commune, une transmission d’une génération à l’autre et vers d’autres groupes humains via des contacts (hypothèse diffusionniste ou historico-géographique)? Ou plutôt une tendance naturelle du cerveau humain à engendrer, quelles que soient les circonstances, des narrations semblables (hypothèse psychologique)? Une nouvelle étude, mobilisant des méthodes empruntées à la biologie, vient apporter de l’eau au moulin diffusionniste, et fait remonter l’origine de plusieurs contes de fées à l’âge du bronze.

L’idée en tant que telle n’est pas nouvelle: les frères Grimm, grands moissonneurs de contes dans l’Allemagne du XIXe siècle, étaient du même avis. Bon nombre de chercheurs en folklore contemporains le sont aussi. Selon Sara Graça da Silva, chercheuse en littératures traditionnelles à la Nouvelle université de Lisbonne, et Jamshid J. Tehrani, anthropologue à l’université anglaise de Durham, on peut désormais étayer cette hypothèse et la préciser à l’aide d’outils statistiques.

Le diable et le forgeron

Un forgeron fait un pacte avec le diable (ou avec la mort, ou un djinn, ou n’importe quel être malveillant et surnaturel). Selon les termes du contrat, l’homme s’engage à livrer son âme au démon, lequel lui octroie en échange le pouvoir de souder ensemble n’importe quels matériaux. Marché conclu. N’importe quels matériaux? L’artisan se frotte les mains. Plus rusé qu’il n’en a l’air, et surtout plus malin que son partenaire en affaires, il met à profit le pouvoir nouvellement acquis pour souder le diable à un arbre: le voilà immobilisé, empêché à jamais de récolter son dû…

Moins connu de nos jours que Le Petit Chaperon, mais néanmoins répandu de l’Inde à la Scandinavie, ce conte daterait, selon les auteurs de l’étude, d’il y a au moins 5 à 6000 ans. C’est celui dont l’origine a été située le plus loin dans le passé. «Nous avons été en mesure de retracer de manière sûre La Belle et la Bête et Nain Tracassin à l’époque où les principales sous-familles de langues indo-européennes occidentales ont émergé comme des lignées distinctes, il y a 2500 à 6000 ans», expliquent Sara Graça da Silva et Jamshid J. Tehrani.

La quête des origines

Comment, au juste, parvient-on à affirmer une chose pareille? Comment détecte-t-on la présence d’un récit oral dans un passé où l’écriture n’existait pas? Avec la classification phylogénétique, répondent les deux chercheurs. C’est-à-dire avec la méthode en usage depuis les années 1960 pour mettre en lumière les liens de parenté et l’histoire évolutive des espèces vivantes. Dans le cas des contes, il s’agit d’identifier les éléments constitutifs de chaque récit, de repérer toutes les versions où l’on retrouve ces éléments, puis d’évaluer, à l’aide d’outils statistiques, la probabilité que les affinités s’expliquent par une transmission intergénérationnelle plutôt que par la diffusion du récit d’un peuple à un autre.

On colle ensuite ces résultats sur les arbres généalogiques des langues appartenant au groupe dit «indo-européen». Si les affinités indiquent une filiation commune plutôt qu’une diffusion, on en déduit que l’origine du conte doit se situer avant la séparation des différentes branches linguistiques dans lesquelles on le retrouve. Voilà le travail.

Rêveries opposées

Issue d’un procédé assez sorcier, l’étude a donné lieu ces derniers jours à des débats animés sur des blogs de linguistes et d’historiens culturels. Il faut dire que la transposition de la méthode phylogénétique en dehors de la biologie est passablement controversée. L’idée qu’on puisse faire remonter, par arborescence, les langues «indo-européennes» à un peuple originel l’est tout autant. Le maniement des outils statistiques phylogénétiques est d’autre part de plus en plus répandu pour reconstituer l’histoire de traits culturels tels que les pratiques matrimoniales, les institutions politiques ou la musique. En amont de l'étude présentée ici, le chercheur français Julien D'Huy utilise par ailleurs cette démarche depuis 2012 pour explorer les liens entre les contes, les mythes et les migrations préhistoriques.

Que conclure? L’âge multimillénaire des contes de fées, que cette étude vient réaffirmer en faisant pas mal de bruit, fait aujourd’hui l’objet d’un certain consensus: ces récits sont sans doute nés au coin d’un feu pré- ou protohistorique. Dans des lieux uniques? Un peu partout? Au vu de l’emballement médiatique suscité par l’étude de Sara Graça da Silva et Jamshid J. Tehrani, les fortes ressemblances entre les histoires qui se racontent d’un bout à l’autre de la planète suscitent une fascination profonde, qui nourrit deux rêveries opposées. D’une part, celle de l’unité fondamentale de l’esprit humain, posée sur une palette allant de la notion quasi-mystique d'«archétype» chère à Carl Gustav Jung jusqu’aux neurosciences. D’autre part, celle d’une civilisation originelle, expansive et débordante, bien plantée à la base de l’arbre généalogique eurasiatique… Mais ceci, on le sait, est un conte de fées qui a mal tourné.

Sara Graça da Silva et Jamshid J. Tehrani, «Comparative phylogenetic analyses uncover the ancient roots of Indo-European folktales», Royal Society Open Science, janvier 2016