Société

Au «contentement» historique des hommes, l’opposition du consentement éclairé des femmes

Nymphette, jeune fille en fleurs, minette, tendron… A peine sortie de l’enfance, la fille se retrouve affublée d’une cohorte de surnoms concupiscents, qui révèlent les désirs qu’elle fait naître, à son corps défendant. Et le scandale Matzneff démontre, encore, qu’elle reste une proie

Il avait 50 ans, elle 14. En racontant dans Le Consentement les ravages engendrés par Gabriel Matzneff, Vanessa Springora a sifflé la fin d’une longue complaisance à son égard: le parquet de Paris a ouvert une enquête pour «viols sur mineur de moins de 15 ans» en vue de trouver d’autres victimes éventuelles, et une association de protection de l’enfance vient de citer l’écrivain à comparaître en février pour «apologie de crime».

Pourtant, malgré l’explosion du scandale, le philosophe Alain Finkielkraut ergotait encore ce 7 janvier: «Le cas Springora n’est pas un cas de pédophilie. Une adolescente et un enfant, ce n’est pas la même chose.» En 2009, il tenait déjà le même discours au sujet de Samantha Geimer, droguée et violée à l’âge de 13 ans par Roman Polanski: «[il] n’est pas pédophile. Sa victime […] n’était pas une fillette!» Le corps de la jeune fille a beau être protégé par la loi, l’impact des agressions est encore régulièrement minimisé.

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«Il y a longtemps eu une tolérance d’un comportement de type sexuel à l’égard des jeunes personnes. On considérait que ces agressions n’étaient pas très graves, de même que longtemps, on n’a pas considéré comme criminel le fait de castrer les enfants pour qu’ils puissent chanter dans la chorale du pape», confirme Georges Vigarello, historien du corps et auteur d’Histoire du viol (Seuil). «Ce qui a évolué, c’est notre sensibilité, et le fait qu’en dessous d’un certain âge [16 ans en Suisse et 15 en France], on considère qu’on n’est pas totalement autonome. Mais cela est très récent.»

Erotisation de l’oie blanche

«C’est quand même des jeunes filles qui, au XVIIe siècle, auraient déjà été mariées», soutenait en 1989 Gabriel Matzneff à la télévision. Effectivement, l’âge de la nubilité, soit celui du mariage, qui faisait directement des filles des «femmes» sans passer par l’étape de l’adolescence, a évolué.

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L’historienne des femmes et du genre Christine Bard le rappelle: «Dans la Grèce classique, les hommes pouvaient même épouser des filles prépubères. Tandis qu’au haut Moyen Age, l’Eglise encourageait le mariage dès la puberté, estimant irrépressible l’activité sexuelle des jeunes. Mais à partir du XVIe siècle, l’âge du mariage est de plus en plus tardif: 23-24 ans pour les filles.» Ce nouvel âge de la nubilité des filles n’était pas destiné à ménager leur sensibilité, juste à contrôler les naissances.

Avec Malthus, au XVIIIe, une longue période de continence est préconisée, durant laquelle «éclot le concept de la «jeune fille». Mais il ne concerne que les classes supérieures, qui envoient les filles au couvent pour protéger leur virginité. «Le XIXe siècle invente l’oie blanche: un modèle éducatif qui doit préserver la jeune fille de toute information sur les plaisirs charnels, poursuit l’historienne. Cette «innocence» est érotisée. A l’endroit, l’oie blanche; à l’envers, la jeune prostituée ou les corps soumis des filles pauvres, domestiques, ouvrières, dont on fait peu de cas de l’âge…»

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«Une enfant que l’on débauche»

Pour son essai, Histoire de la pédophilie (Fayard), l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu s’est plongée dans les dossiers judiciaires des XIXe et XXe siècles. Elle constate une émergence des agressions sexuelles à 12-13 ans pour les filles, alors que le terme pédophilie n’existe pas: «Ce mot n’est apparu qu’à la fin du XIXe siècle, dans un ouvrage médical sur les déviances sexuelles, mais personne ne l’utilise dans les dossiers des tribunaux avant les années 60. A la fin du XIXe siècle, on parle même de l’agresseur sexuel d’enfant, comme d’un «hyper génital»: cela fait partie d’une certaine mythologie du désir masculin, présenté comme plus puissant que le désir féminin. Il faut bien que les hommes «se contentent», dit-on alors. On parle d’autant mieux de contentement que pour convaincre un ou une mineure, on n’a pas besoin d’utiliser la violence ou la contrainte. Il suffit de faire usage d’une autorité masculine toute-puissante pour convaincre.»

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Le consentement et l’emprise

«Au XXe siècle, les mentalités changent. L’adolescence est perçue comme un temps de vie à protéger, à l’instar de l’enfance, sans doute grâce à la féminisation des études et à l’essor des mouvements féministes», souligne Christine Bard. Pourtant, le mythe de «la nymphette» perdure, en écho à celui de la virginité, longtemps considéré comme l’unique capital des filles, et qui stimule, selon Anne-Claude Ambroise-Rendu «une représentation d’un corps lisse et innocent assurant à l’homme, en étant son premier initiateur, un pouvoir considérable au regard de deux mille ans de patriarcat.»

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Ce nouveau siècle changera-t-il la donne jusqu’à considérer le consentement d’un mineur comme insuffisant dans la défense d’un pédophile? Dans son livre, Vanessa Springora ne nie pas qu’elle tombe amoureuse. En fille sans père, elle projette son œdipe sur le quinqua célèbre… qui la dévore. Mais le consentement, rappelle la sociologue Eléonore Lepinard, «s’éduque: si on a ses premières expériences avec quelqu’un de son âge, il y a plus de chance que cette personne soit dans la même situation d’apprentissage, alors que la différence d’âge accroît la possibilité d’être face à quelqu’un imposant son emprise. On veut trop souvent croire que le sexe est la rencontre insouciante de deux organes génitaux, mais il y a une indéniable dimension de pouvoir dans la sexualité: le plus riche, plus fort, plus vieux a un ascendant évident.» Au «contentement» historique des hommes, Vanessa Springora oppose magistralement aujourd’hui Le Consentement. Et montre comment le sien n’avait rien d’éclairé.

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