Voici donc l'histoire de l'arroseur arrosé, ou plutôt de l'investigateur investigué, pour paraphraser Pierre Péan et Philippe Cohen, les auteurs de La face cachée du «Monde», Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, une monumentale enquête sur le grand quotidien français, qui est actionnaire à hauteur de 20% du journal Le Temps (LT du 21 février). Depuis le début des années 1990, Le Monde défend un journalisme d'enquête. En 1985, un jeune rédacteur, Edwy Plenel, aujourd'hui directeur général délégué des rédactions, publie des révélations fracassantes sur l'action des services secrets français qui ont coulé à Auckland le Rainbow Warrior, un bateau de Greenpeace venu s'opposer aux essais nucléaires français. Cette affaire, expliquent Pierre Péan et Philippe Cohen, a joué un rôle important «dans le façonnage de l'identité du nouveau Monde».

Les deux auteurs présentent une version peu héroïque de l'enquête d'Edwy Plenel. Ils l'accusent d'avoir simplement bénéficié de fuites organisées dans l'entourage du premier ministre d'alors, Laurent Fabius. En fait de journalisme d'investigation, expliquent-ils, à propos de cette enquête et de beaucoup d'autres, Le Monde est servi par des informateurs pas toujours désintéressés dans les cercles du pouvoir. Il s'établit entre eux et les soi-disant enquêteurs des réseaux de complaisances et de dépendances qui servent des objectifs politiques. Notamment ceux de la direction du Monde, qui chercherait à exercer son influence sur la vie politique française et dont ils décrivent l'ambition comme celle de faiseurs et de défaiseurs de rois.

Dans deux chapitres intitulés «Le Monde tel qu'il hait», Pierre Péan et Philippe Cohen, énumèrent les personnalités qui auraient été l'objet de l'acharnement du journal: Roland Dumas, Dominique Strauss-Kahn, Loïk Le Floch Prigent ou encore Jacques Chirac, victimes selon eux des relations occultes entre les journalistes et des juges d'instruction qui se servent de la presse pour instruire leur dossier à charge. Mais, expliquent-ils, il y a aussi celui qui est l'objet d'une haine indéfectible, François Mitterrand. Ceux qui seront desservis par trop de sollicitude comme Lionel Jospin, harcelé pour avouer son passé trotskiste. Les amis devenus ennemis, ou l'inverse, pour des raisons liées à la stratégie économique du journal, comme Jean-Luc Lagardère et Jean-Marie Messier. Bref, Le Monde a construit son propre pouvoir par la crainte qu'il inspire.

Pour qui? Pour un triumvirat, composé d'Edwy Plenel, Jean-Marie Colombani (président du directoire) et Alain Minc (président du conseil de surveillance). Pierre Péan et Philippe Cohen décrivent longuement leur méthode pour conquérir un journal fragilisé par sa situation économique et par ses dissensions internes. Edwy Plenel sera le modèle du nouveau journaliste et il agit en fin tacticien des assemblées et des coulisses, faisant souvent jouer ses connivences d'ancien membre de la Ligue Communiste Révolutionnaire (trotskiste). Jean-Marie Colombani sera le rassembleur rassurant. Et Alain Minc utilisera ses relations chez les entrepreneurs pour trouver les capitaux nécessaires au redémarrage du journal.

Comment? Les trois hommes auraient composé une rédaction à leur dévotion et bradé son indépendance en introduisant leurs «amis» fortunés dans le capital du journal. Ils pratiqueraient, par une politique de participation et d'acquisition dans d'autres titres, une fuite en avant destinée à masquer la situation financière réelle du quotidien. Ils iraient jusqu'à se livrer à des manipulations comptables pour embellir le bilan du groupe et obtiendraient des financements par des voies déontologiquement incorrectes. Pierre Péan et Philippe Cohen citent un accord avec les NMPP, diffuseur de la presse française, et un autre avec le quotidien gratuit 20 Minutes, épinglé au même moment dans un éditorial.

Pourquoi? C'est finalement le véritable objet de ce livre. Pierre Péan et Philippe Cohen expriment une immense désillusion. Pour eux, Le Monde nouveau a trahi l'ancien en abrogeant la distance nécessaire avec tous les pouvoirs. Il s'autoproclame acteur de la démocratie, mais il la menace, car, écrivent-ils, il «pourrait parfaitement devenir l'incarnation d'un «tiers état médiatique» qui se substituerait de plus en plus au suffrage populaire». «Les pieuvres aussi, concluent-ils, ont une enfance.»

La face cachée du «Monde», Du contre-pouvoir aux abus de pouvoir, de Pierre Péan et Philippe Cohen, Mille et une nuits, 634 pages (Coll. document).