Chaque début de semaine, «Le Temps» propose un article autour de la psychologie et du développement personnel.

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La naissance des enfants. Leur éducation. Le partage des tâches. La gestion du budget. Le poids du travail. Les relations compliquées avec la belle-famille. La libido contrariée… Les raisons pour lesquelles les parents ne peuvent plus être les amants flamboyants d’antan ne manquent pas. Et ce qui est vrai pour la passion amoureuse l’est aussi pour la communication.

Irritation, incompréhension, mépris, sarcasmes: professeur ordinaire au Département de psychiatrie de la Faculté de médecine de l’Université de Genève, Stephan Eliez dresse la liste de tous les biais toxiques que la parole prend quand le couple n’est plus en phase. Mais le psychiatre, qui a dirigé pendant treize ans l’Office médico-pédagogique genevois, ne s’arrête pas là. Dans Etre parents et s’aimer comme avant, un ouvrage qui vient de paraître aux Editions Odile Jacob, l’auteur donne aussi une solution: la mentalisation, ou comment réinstaller un dialogue sain, respectueux et même joyeux entre les amoureux éprouvés.

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La mentalisation? Rien à voir avec les prouesses des mentalistes qui devinent vos pensées, ou font mine de les deviner. La technique prônée par Stephan Eliez ne requiert aucune compétence particulière. Il s’agit, pendant un échange (musclé), de dépasser la fureur qui bout dans nos entrailles, nous mettre en mode drone et, de là-haut, repérer les blocages émotionnels qui, des deux côtés, parasitent l’échange.

On pense toujours que c’est le fond qui pose problème. En réalité, depuis vingt ans, des études ont montré que le style de l’interaction a un impact bien plus décisif que le contenu

Stephan Eliez, psychiatre, auteur de «Etre parents et s’aimer comme avant»

Avec cette prise de hauteur, le dialogue gagne immédiatement en souplesse et en intelligence. «Chaque membre d’un couple a ses forces, ses faiblesses, ses pensées et son imaginaire, explique Stephan Eliez. Mentaliser, c’est faire l’effort d’imaginer et d’interpréter, chez les autres comme chez soi, les pensées, les sentiments, les croyances, les désirs et les raisons qui nous animent et nous poussent à agir.»

Pratiquer le doute

Effort. Le mot est lâché. En général, lorsqu’on se dispute, on n’est pas animé des meilleures volontés. Comment arriver à enrayer la machine à reproches? Il faut parler en «je», précaution déjà célèbre, mais toujours utile, rappelle le psychiatre. Surtout, il faut mettre du doute dans nos phrases. Ainsi, on ne jettera pas à la face de l’autre un «tu mens!» ra(va)geur. On lui proposera plutôt un «il me semble que ce que tu dis n’est pas tout à fait vrai…» Ça paraît un peu artificiel, mais la précaution oratoire fait toute la différence.

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Le spécialiste préconise aussi de ne pas «assigner l’autre à une étiquette». Le «tu es toujours ceci ou cela!» est un poison. Il faut encore éviter de noyer le vis-à-vis sous une pluie de détails, car «la recherche de précision dénote d’une volonté de maîtrise et se fait au détriment de la compréhension des émotions». Pareil pour les torts. Rejeter la faute sur l’autre ou sur l’extérieur – l’école, les grands-parents, les psys, etc. – soulage dans un premier temps, mais ne résout rien, «puisque ce procédé ne permet pas d’identifier dans quelle mesure le locuteur contribue à la situation par son fonctionnement», analyse l’auteur.

Oublier le passé, favoriser le présent

Parler en toute honnêteté est donc essentiel. Mais en régulant sans cesse ses émotions. Si l’on sent qu’elles reprennent le dessus et que les mots vont piquer comme des dards, il faut suspendre la discussion. «Le stress a tendance à éteindre le lobe frontal et il est impossible de mentaliser si l’on perd cette partie du cerveau», explique le spécialiste. Le silence sera toujours préférable aux mots qui blessent. Enfin, lors d’une mise au point, il vaut mieux évoquer le moment présent plutôt que revenir sur des situations passées. Lorsqu’on rappelle de vieux événements, l’interlocuteur incriminé se sent piégé, comme si l’autre avait gardé précieusement une bombe à retardement, et se retire du dialogue.

La forme plus importante que le fond

«On pense toujours que c’est le fond qui pose problème, pointe le psychiatre. En réalité, depuis vingt ans, des études ont montré que la forme est huit fois plus importante que le fond. Le style de l’interaction a un impact bien plus décisif que le contenu», assure l’auteur. Autrement dit, la plupart des couples partagent plus ou moins les mêmes valeurs et les mêmes objectifs, en revanche, en fonction de l’histoire émotionnelle de chacun, la manière de les appliquer et d’en parler prend parfois des chemins très éloignés. C’est donc sur cet aspect formel qu’il faut travailler. Pratiquée en prévention, la mentalisation peut ainsi éviter le conflit.

Ecouter, admirer, persévérer

Comment? Premièrement, répond Stephan Eliez, il s’agit de développer un réel intérêt pour son conjoint. «Une motivation de la découverte» qui se manifeste en posant des questions à l’autre sur son quotidien et surtout en lui demandant des précisions quand il commence à répondre. Bien souvent, explique le psychiatre, l’omniprésence des écrans entraîne une attention distraite. Le psychiatre recommande d’ailleurs que les écrans soient éteints une demi-heure au moins par soirée, de sorte que les partenaires débriefent en profondeur.

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Un autre facilitateur de la relation? Ne pas hésiter à dire son admiration. «Admirer l’autre n’est jamais un aveu de faiblesse, toujours un ciment du couple», observe le thérapeute. Ne pas hésiter non plus à présenter ses excuses si quelque chose ne s’est pas bien déroulé. Et éviter de vouloir tout contrôler. Le contrôle rend fou, il torpille toute envie de s’intéresser à l’autre. Ces bonnes attitudes s’inscriront dans la durée. «Souvent, les couples en difficulté misent sur un week-end en amoureux pour tout arranger. Ça ne peut pas compenser la pratique d’échanges réguliers et attentifs», observe Stephan Eliez.

On évolue tous

Un dernier point crucial de la mentalisation? La notion d’évolution. En général, les conjoints restent sur une idée figée de qui ils étaient au moment de leur rencontre. Or, nous bougeons constamment et le couple doit régulièrement s’ajuster, prévient le thérapeute. A cet effet, l’ouvrage met à disposition un questionnaire qui passe en revue, au fil des âges, personnalité, émotions, valeurs et missions, réalisations et déceptions.

Avec des questions type «comment j’exprime ma fierté et mes succès?», «comment décrirais-je les émotions et le caractère de l’adolescent de 13-15 ans que j’étais?», «quelles sont les valeurs les plus importantes pour moi?», «est-ce que je prends le temps de partager mes réalisations quotidiennes avec mes enfants et mon conjoint?», le quiz, que les deux conjoints font pour eux-mêmes d’abord, puis l’un pour l’autre, permet de se reprofiler de manière ludique. «Le maître-mot est accordage», conclut le thérapeute. Qu’est-on est prêt à imaginer et à pratiquer au quotidien pour se relier vraiment à l’autre? Telle est la question!