Le crime et la violence choquent toujours. Mais jamais ils ne soulèvent autant d'émotion publique que lorsqu'ils ont été commis par des détenus en congé ou trop vite libérés. La souffrance imposée aux victimes aurait pu être évitée et elle est d'autant plus inacceptable. Mais comment réduire au minimum le danger de récidives sanglantes, comme celle qui a coûté la vie en octobre 1993 à une jeune Zurichoise au Zollikerberg? Faut-il opposer à ce risque l'enfermement absolu, seul garant de sécurité absolue? Un contrôle plus étroit des criminels dangereux condamnés permet déjà de limiter considérablement les dégâts, démontre une étude qui paraît ce lundi dans la revue Crimiscope.

L'assassin du Zollikerberg avait déjà été condamné pour deux meurtres accompagnés de viols et il était en congé au moment de sa récidive. Une commission d'enquête a mis en évidence 34 cas de récidive commis lors de congés ou de libérations anticipées entre 1988 et 1994. Leur étude a mis en évidence des défaillances répétées en matière, notamment, de contrôle de l'exécution des peines. Les décisions de libération ou de congés n'étaient pas toujours motivées, ou prises à des séances dont aucun procès-verbal n'existait plus; des signes inquiétants qui auraient dû inciter à la prudence n'étaient pas transmis aux personnes chargées des décisions, etc.

A partir de 1994, et pour répondre à l'émotion suscitée par l'affaire, une commission interdisciplinaire composée de magistrats et de psychiatres a été constituée. Désormais, elle a la haute main sur l'exécution des peines des délinquants jugés dangereux – meurtriers, pyromanes, violeurs, etc. Changements d'établissements, instauration d'un régime adouci devant déboucher sur une liberté accrue, congé, libération conditionnelle, tout doit passer par elle.

Ce tour de vis n'a pas fait que des heureux, et les critiques ont laissé entendre que, si les conditions de détention s'étaient aggravées, les récidives n'avaient pas disparu. La commission interdisciplinaire a mandaté Henriette Haas, professeur assistante à l'Institut de police scientifique de l'Université de Lausanne, et Martin Rindlisbacher, assistant en criminologie, pour faire le point de la situation. Ils ont décidé de s'intéresser aux détenus qui avaient déjà retenu l'attention de la commission d'enquête. Comment avaient-ils évolué entre 1994 et 1999? Avaient-ils commis de nouvelles récidives?

En pratique, leur étude a porté sur 26 détenus seulement. Trois des 34 cas originels concernaient des voleurs en série, susceptibles de causer de nombreuses nuisances mais pas dangereux pour la vie ou l'intégrité corporelle. En outre, quatre condamnés avaient été libérés et aussitôt expulsés de Suisse et un cinquième était mort. Le groupe restant était composé de personnes condamnées à de lourdes peines (10 ans en moyenne) pour des atteintes à la vie et à l'intégrité corporelle et/ou sexuelle.

Entre 1988 et 1994, le premier groupe avait commis 50 récidives dans des circonstances mettant en évidence des défaillances administratives et fait 32 victimes directes. Le groupe un peu plus restreint étudié par Henriette Haas et Martin Rindlisbacher n'a récidivé que 6 fois et causé 2 victimes directes. Le soupçon d'inefficacité qui pesait sur la commission interdisciplinaire n'est pas fondé.

A quel prix pour les détenus cette sécurité supplémentaire a-t-elle été obtenue? Neuf des 26 détenus observés, jugés trop dangereux, sont restés strictement enfermés. Dix ont été libérés en 1999, et deux ont bénéficié de congés accompagnés. L'un s'est suicidé dans sa cellule et quatre autres ont vu leur régime renforcé après qu'ils eurent abusé d'un assouplissement. Globalement, les conditions de détention imposées aux personnes étudiées ont été plus sévères, mais ce n'est pas tout, estime Henriette Haas. «On peut supposer qu'un contrôle accru a amené les autorités pénitentiaires à intensifier leurs efforts également en matière d'insertion. En outre, les détenus eux-mêmes ont compris qu'ils ne pouvaient pas tout se permettre.» Quant à la proportion de détenus qui n'ont bénéficié d'aucun allégement de leur détention, elle reste, estime-t-elle, raisonnable au regard du bassin de population concerné (1,1 million) et du fait qu'il s'agit de personnages particulièrement dangereux.

L'expérience zurichoise n'est pas directement transposable en Suisse romande, notamment parce qu'il n'y a jamais régné le laxisme dénoncé à Zurich en 1994. Mais le souci de renforcer les contrôles afin d'éviter de remettre des criminels dangereux dans la nature y est aussi présent. Le canton de Vaud,

notamment, possède une commission interdisciplinaire comparable à celle instituée à Zurich. Mais cette dernière, qui vise avant tout les détenus connaissant des problèmes psychiatriques, est essentiellement consultative – ce qui n'empêche pas qu'elle soit saisie de tous les cas où les autorités pénitentiaires hésitent sur la façon de traiter un dossier.