affaires intérieures

Conversation

A partir d’un certain âge, les noms propres prennent la fuite. Heureusement, il reste les verbes et les adjectifs. Mais les conversations s’en ressentent

No 1 ne se souvient plus: comme il s’appelle, déjà, ce type? On cherche. On est quatre, autour de la table, à chercher. C’est agaçant parce qu’on le connaît tous, no 3 l’a même vu au marché l’autre jour, tout ce qu’il y a de plus vivant. Mais son nom, son nom, arrk, on l’a sur le bout de la langue. Quatre langues bien pendues, interrompues dans leur élan racontatoire par un trou. On se regarde avec désolation, avec résignation, avec humiliation. No 1 dit, automatiquement, c’est Alzheimer. No 2 répond que non, c’est le vin blanc. No 4 résume doctement: l’un dans l’autre, c’est l’âge, tandis que no 3, émanant de ses profondeurs, déclare victorieusement que l’homme qu’on cherche s’appelle Vincent Goudu. Ah, oui! Vincent Goudu, reprend le chœur des plus de soixante ans, rajeuni tout d’un coup.

Et la conversation continue. No 2 a vu un film dont elle ne se souvient plus du titre mais qu’elle recommande d’aller voir parce que les dialogues sont précis, économes… Comme les nôtres, suggère no 3, Prix Nobel du persiflage. Les acteurs? Attendez, c’est… En tout cas, ils sont bons. Personne n’arrive plus non plus à retrouver le nom du directeur de la télévision romande d’avant Dumur dont on a besoin pour la poursuite des palabres. – Celui qui habitait à Versoix? – Exactement. – Est-ce qu’il ne fumait pas comme un pompier. – Oui, la pipe. – Il était assez froid. – Moi je ne l’aimais pas trop. – Je pense qu’il était surtout timide. – Il a quand même joué un rôle de précurseur. Etc. Les souvenirs vont bon train. L’ancien directeur est parmi nous avec sa pipe, sa timidité et sa clairvoyance, intouchées par les ravages de l’âge. Son nom seul nous échappe. Mais pourquoi? On se remémore les formes, les couleurs, les impressions, les sentiments, les scènes. Les adjectifs abondent mais les noms s’absentent, ceux des gens, ceux des lieux, introuvables dans nos mémoires mangées par les mites.

No 2 revient de Paris où elle a découvert un nouveau magasin gé-nial, une chaîne japonaise pas cher. C’est derrière l’opéra, rue je sais plus. Ah, comment il s’appelle déjà, ce magasin? Non, là, je ne peux quand même pas vous le rater! Elle sort son iPhone. Elle dit heureusement qu’il y a Google et elle se met à chercher. No 1, qui est du genre curieux, attend le résultat. No 4 disserte, comme d’habitude: ignorer une nouvelle boutique, oublier les titres des Beatles, mélanger les Köchel de Mozart, effacer la date des divorces, zapper les collègues, mêmes les plus sympathiques, quoi de plus normal, au fond, c’est le palimpseste de la vie, toujours prêt à être réécrit. Admiration générale pour palimpseste, un mot qui ne s’oublie pas. Mais ça veut dire quoi, déjà? No 3, le Nobel du persiflage, répond que c’est une chaîne japonaise de magasins pas chers, et tout le monde se marre pendant que no 2 peste contre son iPhone de première génération qui se traîne vainement sur Google.

Le vin est gouleyant, un pinot des Grisons spécialement commandé pour no 3, connu pour son humeur sombre. Quand son verre est fini, il trouve injuste que Moïse l’ait trimbalé pendant plus de 70 ans à travers toute l’épaisseur de l’histoire rien que pour l’amener au seul endroit où la mémoire a disparu. Où les noms se volatilisent quand on les appelle, où les définitions s’égarent quand on a besoin d’elles. Où il n’y a plus que l’AVS. – C’est quoi déjà l’AVS? L’association des victimes du soixantième.

Les adjectifs abondent mais les noms s’absentent, ceux des gens, ceux des lieux

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